Il fut un temps où les décisions qui comptaient au Bengale se prenaient ici, sur cette berge du Hooghly où votre bateau vient s'amarrer. Murshidabad a précédé Calcutta comme capitale de la province, et il en reste un ensemble de monuments qui étonne quiconque n'en avait jamais entendu le nom. Les navires de croisière fluviale s'arrêtent pratiquement au pied du principal d'entre eux : on descend la passerelle, on traverse une pelouse, et le récit commence. C'est d'ailleurs près d'ici, à Plassey, qu'une bataille de 1757 fit basculer le Bengale dans le giron britannique; les fastes que vous allez parcourir datent, pour l'essentiel, du siècle qui a suivi cette défaite des nawabs devenus souverains sans couronne.
Le palais aux mille portes
Le Hazarduari occupe la rive comme un décor de théâtre. Construit entre 1824 et 1838 pour le nawab Humayun Jah, il porte la signature de Duncan McLeod, un architecte écossais qui a offert au Bengale un monument de style dorique digne d'un temple grec. Son nom signifie « mille portes » : neuf cents existent réellement, les cent autres ne sont que des trompe-l'œil qui auraient servi, raconte-t-on, à désorienter d'éventuels intrus. L'intérieur, devenu musée, aligne peintures européennes, porcelaines, armes d'apparat et lustres démesurés. Comptez une bonne heure pour en parcourir les salles, davantage si les collections coloniales vous retiennent.
Autour de l'esplanade
En ressortant, levez les yeux vers l'édifice blanc qui fait face au Hazarduari : le Nizamat Imambara, achevé en 1847, compte parmi les plus vastes salles de congrégation chiites de l'Inde. Entre les deux s'étire une esplanade où se croisent écoliers, chèvres et vendeurs de thé, avec une mosquée ancienne et une tour de l'horloge en arrière-plan. La scène vaut qu'on s'y attarde quelques minutes, simplement pour observer la vie qui circule entre ces façades du XIXe siècle. Sur la pelouse trône aussi un canon d'apparat que les guides locaux présentent avec des récits plus ou moins embellis; laissez-vous conter les versions, elles font partie du folklore de l'endroit.
En rickshaw dans l'ancienne capitale
Les attraits suivants demandent un court trajet, et ce sont les rickshaws électriques qui s'en chargent, souvent organisés par votre équipage. La mosquée Katra, élevée en 1724, dresse ses minarets massifs au-dessus d'un quartier animé; son commanditaire, Murshid Quli Khan, fondateur de la ville, repose sous l'escalier d'entrée, une humilité voulue qui surprend encore les visiteurs. Plus loin, la demeure de Kathgola raconte une autre histoire : celle de riches marchands jaïns qui se sont offert une résidence d'inspiration georgienne entourée de jardins, preuve que la prospérité locale n'appartenait pas qu'aux nawabs.
Quelques repères pratiques
L'escale se déroule généralement en matinée ou en après-midi, à l'abri des grandes distances : tout se joue dans un rayon de quelques kilomètres. Prévoyez de l'eau, un chapeau et des chaussures faciles à retirer pour les lieux de culte, où l'on entre déchaussé. Les étals proposent la soie de Murshidabad, tissée dans la région depuis des générations; quelques roupies en petites coupures facilitent les achats. Le trafic reste léger comparé aux grandes villes indiennes, ce qui rend les trajets en rickshaw étonnamment paisibles : on y croise davantage de bicyclettes et de charrettes que d'automobiles, et les chauffeurs prennent le temps de ralentir devant chaque monument pour laisser les appareils photo travailler.
Au moment de remonter à bord, la lumière du soir adoucit la façade du Hazarduari et les pêcheurs relèvent leurs filets dans le courant. On repart avec une impression singulière : celle d'avoir visité une capitale que l'histoire a mise de côté, mais qui n'a jamais cessé d'habiter ses monuments. Le fleuve, lui, poursuit sa route vers Calcutta, comme il l'a toujours fait.