Le Pô ne se presse pas en arrivant à la mer. Le grand fleuve italien se divise en bras paresseux, s'étale entre les roselières et dessine un delta où l'eau et la terre échangent sans cesse leurs places. Taglio di Po occupe le cœur de ce monde amphibie, en Vénétie, et les navires fluviaux qui relient Venise à Mantoue ou à Ferrare y font escale, amarrés à deux pas des digues qui contiennent le fleuve depuis des siècles.
Un nom né d'un coup de bêche
Le bourg doit son nom à un chantier colossal : au tout début du dix-septième siècle, la République de Venise fit creuser une coupure, un taglio, pour détourner le bras principal du Pô vers le sud et protéger sa lagune de l'ensablement. Ce geste d'ingénierie a redessiné toute la région et donné naissance au delta moderne. Des générations d'ingénieurs et de paysans ont ensuite asséché ces terres, souvent situées sous le niveau de la mer, que protègent aujourd'hui pompes et canaux. Le paysage que l'on traverse aujourd'hui, canaux rectilignes, fermes isolées, peupliers en rangs, découle directement de cette décision vieille de quatre siècles.
L'escale au fil de l'eau
Taglio di Po n'a rien d'une cité monumentale, et c'est précisément son intérêt : l'escale offre une plongée dans l'Italie rurale des bouches du fleuve, loin des foules. Le bourg se parcourt à pied en peu de temps, entre l'église paroissiale, les cafés où l'on discute récoltes et niveaux d'eau, et les berges où les pêcheurs tendent leurs lignes. C'est aussi l'occasion d'échanger quelques mots avec les habitants, curieux de ces navires qui accostent chez eux plutôt qu'à Venise. Les alentours conservent des villas patriciennes liées à la mise en valeur des terres, dont la Villa Ca' Zen, demeure du dix-septième siècle où séjourna le poète Lord Byron; certaines croisières y organisent réceptions ou dîners.
Le delta, plus grande zone humide d'Italie
La véritable vedette du secteur reste le parc du delta du Pô, la plus vaste zone humide du pays et l'une des plus importantes d'Europe, reconnue réserve de biosphère par l'UNESCO. Flamants roses, hérons, aigrettes et des dizaines d'autres espèces fréquentent les lagunes et les bancs de sable, à observer depuis les digues, à vélo ou lors de sorties en bateau plat. Aux beaux jours, les routes des digues se prêtent justement à la bicyclette, plates et tranquilles entre rizières et bras morts; plusieurs navires fluviaux embarquent d'ailleurs des vélos pour leurs passagers. Les excursions proposées pendant l'arrêt mènent souvent vers ces paysages d'eau, où le silence n'est interrompu que par les envols.
Portes ouvertes sur les villes d'art
L'amarrage dans le bourg sert aussi de point de départ vers les grandes voisines : Ferrare, cité de la Renaissance inscrite au patrimoine mondial, et Ravenne, célèbre pour ses mosaïques byzantines, se rejoignent par la route en excursion organisée. Chioggia, petite sœur laborieuse de Venise avec ses canaux et sa flotte de pêche, complète les possibilités. Le contraste fait le charme de ces journées : le matin parmi les roseaux, l'après-midi sous les fresques.
Repères pratiques
- Escale fluviale au calme; bourg accessible à pied depuis l'amarrage.
- Excursions vers Ferrare, Ravenne ou Chioggia organisées par les compagnies.
- Observation des oiseaux au fil des digues et des lagunes du parc.
- Monnaie : euro. Spécialités : riz local, anguille, poissons de vallée.
Le soir, quand le navire largue ses amarres, la plaine s'enfonce doucement dans la brume et les hérons regagnent les roselières. Taglio di Po rappelle une vérité que les grands ports font parfois oublier : sur un fleuve, le voyage lui-même est la destination, et chaque méandre prépare la suivante des rencontres.