Deux amants imaginaires ont offert à Vérone une célébrité mondiale, mais la cité de Roméo et Juliette n'a pas attendu Shakespeare pour compter : colonie romaine prospère, place forte médiévale des Scaligeri, joyau de la domination vénitienne, elle superpose vingt siècles d'histoire dans une boucle de l'Adige, au pied des Préalpes. Les croisiéristes la rejoignent en excursion depuis les amarrages du Pô ou de la lagune vénitienne, à environ une heure et demie d'autocar ; l'ensemble du centre, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, se parcourt ensuite aisément à pied.
L'Arena, un colosse toujours vivant
La visite débute presque toujours sur la Piazza Bra, vaste esplanade où trône l'Arena, amphithéâtre du Ier siècle parmi les mieux conservés du monde romain. Ses gradins de pierre rose pouvaient accueillir 30 000 spectateurs ; ils en reçoivent encore des milliers chaque été, lorsque le festival lyrique y déploie ses décors monumentaux sous les étoiles. Traverser l'ovale intérieur, poser la main sur les blocs patinés par deux millénaires de spectacles : l'émotion opère, même pour qui n'a jamais écouté un opéra. Autour de l'esplanade, les terrasses déploient leurs parasols sous les arbres, parfaites pour observer le va-et-vient véronais avant de s'engager dans les ruelles.
Du marbre sous les pieds, des fresques au-dessus
De la Piazza Bra, la Via Mazzini file vers le cœur ancien, dallée de marbre rose poli par les passants, bordée de vitrines élégantes. Elle débouche sur la Piazza delle Erbe, l'ancien forum romain devenu marché : parasols, fontaine de la Madonna Verona, façades peintes à fresque et tour des Lamberti, dont les 84 mètres se gravissent à pied ou en ascenseur pour un panorama complet sur les toits de tuiles et la boucle du fleuve. En chemin, l'église Sant'Anastasia mérite un crochet : sous ses voûtes gothiques, deux bossus de marbre portent les bénitiers depuis cinq siècles, détail favori des Véronais. La place voisine des Signori, plus solennelle, réunit les palais du pouvoir médiéval autour de la statue pensive de Dante, exilé jadis à la cour des seigneurs de la ville, dont les tombeaux gothiques hérissés de pinacles se dressent à quelques mètres.
Juliette, légende assumée
Entre les deux places, une cour attire les foules : celle de la Casa di Giulietta, demeure médiévale ayant appartenu à la famille Cappello, dont le nom fit le lien avec les Capulet de la tragédie. Balcon rapporté, statue de bronze, murs couverts de billets doux : rien n'y est historique, tout y est sincère. Vérone assume ce théâtre romantique avec le sourire, et les visiteurs pressés se contentent d'un regard depuis le porche.
Au fil de l'Adige
Ceux qui disposent de temps libre gagneront les berges. Le Ponte Pietra, pont romain fidèlement reconstruit après 1945 avec ses pierres repêchées dans le fleuve, mène au théâtre antique adossé à la colline San Pietro ; l'esplanade du sommet embrasse la plus belle vue sur la cité. En sens inverse, le château de brique de Castelvecchio, forteresse des Scaligeri devenue musée, prolonge la promenade par son pont crénelé au-dessus des eaux vertes venues des Alpes. Une pause s'impose enfin pour goûter les gnocchis ou les bigoli du cru, suivis d'un verre de valpolicella produit sur les collines voisines, en terrasse sur une petite place à l'écart du flot.
L'autocar du retour longe un moment l'Adige avant de retrouver la plaine. Derrière, la tour des Lamberti s'efface lentement. Shakespeare n'a jamais vu Vérone, et c'est peut-être la meilleure conclusion de l'escale : nul besoin d'y être venu pour en rêver, mais y avoir marché donne au rêve des pavés de marbre rose, un parfum d'opéra et le bruit d'un fleuve alpin. La tragédie finit mal ; la journée, elle, finit très bien.