Des héros de bande dessinée montent la garde dans les rues d'Ishinomaki. Cyborg 009, Kamen Rider et leurs semblables jalonnent en statues de bronze le chemin qui mène de la gare au fleuve, cadeau d'une ville à l'enfant du pays Shōtarō Ishinomori, l'un des maîtres du manga japonais. Ce parcours joyeux traverse pourtant une ville marquée au fer : le 11 mars 2011, le tsunami de la côte du Tōhoku a frappé Ishinomaki plus durement que presque partout ailleurs. L'escale raconte les deux histoires à la fois, et c'est ce qui la rend si forte. Entre deux statues, des commerces vendent figurines et douceurs à l'effigie des héros; la chasse aux personnages amuse autant les adultes que les enfants.
Le vaisseau du Mangattan
Sur l'île de Nakaze, au milieu du fleuve Kitakami, un bâtiment blanc en forme de soucoupe abrite le musée Ishinomori, surnommé Mangattan parce que l'îlot, vu du ciel, rappelait Manhattan aux habitants. Planches originales, maquettes et salles immersives y célèbrent une œuvre foisonnante, des cyborgs justiciers aux séries pour enfants, et la boutique du rez-de-chaussée fait le bonheur des collectionneurs. L'endroit vaut aussi comme symbole : submergé sous six mètres et demi d'eau en 2011, il a rouvert dès novembre 2012, remis en état par le personnel et des centaines de bénévoles. Les fans de super-héros y verront une victoire très concrète.
La mémoire du 11 mars
La ville a choisi de conserver certaines cicatrices. Les ruines de l'école primaire de Kadonowaki, léchées par l'incendie qui a suivi la vague, se dressent en l'état au cœur d'un secteur devenu parc mémoriel, à Minamihama. La visite est sobre, digne, expliquée sans pathos; elle aide à mesurer ce que la mer a pris ici, et ce que les habitants ont rebâti en quinze ans. Le pavillon d'accueil du parc présente témoignages et images d'archives; on y entre par curiosité, on en ressort silencieux. Beaucoup de passagers citent ensuite ces lieux comme le moment le plus marquant de leur itinéraire japonais.
Hiyoriyama, prendre de la hauteur
La colline de Hiyoriyama portait autrefois un château; elle a servi de refuge en 2011 et offre aujourd'hui une vue circulaire sur l'embouchure du Kitakami, les toits neufs et le Pacifique. Au printemps, les cerisiers en font l'un des belvédères les plus doux de la côte; des panneaux comparent le paysage d'avant et d'après, et la leçon se passe de commentaire. On y monte en taxi ou à pied, le temps de remettre la géographie en place avant de redescendre vers le port.
Le goût du large
Ishinomaki demeure l'un des grands ports de pêche du Tōhoku, et la table s'en ressent : comptoirs à sushis où la coupe du matin dépend de la criée, huîtres de la baie voisine, poissons grillés dans les ruelles autour de la gare. Un dîner tôt ou un casse-croûte de midi suffit à comprendre pourquoi la région nourrit une bonne partie du Japon; les prix, eux, restent ceux d'un port de province, ce qui ne gâche rien.
Notes pour l'escale
- Le centre se trouve à quelques kilomètres du quai; navettes ou taxis assurent la liaison selon les compagnies.
- Le musée Ishinomori ferme certains jours de semaine hors saison; vérifier l'horaire avant de s'y rendre.
- Les sites mémoriels demandent une tenue et une attitude discrètes; les habitants y viennent se recueillir.
On repart avec un mélange rare : des personnages colorés plein la tête et un profond respect pour ceux qui ont tout rebâti. Les héros de papier n'ont sauvé personne; les habitants s'en sont chargés, et ils accueillent aujourd'hui les visiteurs avec une chaleur qui n'a rien de scénarisé. Peu d'escales japonaises touchent aussi juste.