Le vent est chez lui à Omaezaki. Il fait tourner les éoliennes alignées sur la côte, creuse les vagues que guettent les surfeurs et balaie un cap qui s'avance en éperon entre la baie de Suruga et la mer d'Enshu, à la pointe sud de la préfecture de Shizuoka. Les navires y font escale pour une raison simple : ce coin de campagne maritime concentre, à moins d'une heure de route, tout ce que le Japon rural a de plus délicat, du thé aux phares, avec le mont Fuji en toile de fond les jours clairs.
Le phare du cap
Commencer par la pointe s'impose. Le phare blanc d'Omaezaki, mis en service en 1874, fut dessiné par Richard Henry Brunton, l'ingénieur écossais que le Japon de l'ère Meiji avait recruté pour éclairer ses côtes. Sa tour de pierre blanche résiste aux typhons du Pacifique depuis un siècle et demi, et il fait partie des rares phares du pays que l'on peut gravir : l'escalier en colimaçon débouche sur une galerie circulaire d'où la vue embrasse le Pacifique d'un côté, la baie de Suruga de l'autre. Par temps net, la silhouette du Fuji flotte au nord, posée sur les collines. En contrebas, un sentier longe les falaises basses et les rouleaux qui ont fait la réputation du cap auprès des véliplanchistes.
La mer verte de Makinohara
À une trentaine de minutes vers l'intérieur, le plateau de Makinohara déroule la plus vaste étendue de théiers du Japon. Les rangs taillés au cordeau ondulent jusqu'à l'horizon, entrecoupés de ventilateurs sur pylônes qui protègent les feuilles du gel. Shizuoka produit près de la moitié du thé japonais, et c'est ici que l'on comprend pourquoi : lumière franche, brumes marines, collines drainées. Les maisons de thé du plateau proposent dégustations de sencha et de thé nouveau, cueilli au printemps; certaines laissent les passagers enfiler la tenue traditionnelle des cueilleuses pour une photo dans les rangs, et les crèmes glacées au thé vert achèvent la halte sur une note gourmande.
Le marché du port
De retour vers les quais, le marché aux poissons voisin des quais mérite l'arrêt du midi. La bonite débarquée du Pacifique y règne, servie mi-saisie à la flamme sur un lit de riz, accompagnée des minuscules shirasu, ces alevins translucides que la région consomme crus ou à peine blanchis. Les habitués mangent au comptoir, face aux bassins; l'ambiance est celle d'une halte routière de bord de mer, sans chichi et sans anglais, ce qui fait partie du plaisir.
Dunes et plages
Le littoral vers l'est aligne de longues plages sombres adossées à des dunes plantées de pins, dont celles de Hamaoka, façonnées par le même vent qui alimente les éoliennes. On y marche face au Pacifique, souvent seul avec quelques pêcheurs au lancer. L'été, les tortues caouannes viennent pondre sur certaines plages de cette côte; les secteurs sensibles sont alors signalés. C'est la variante contemplative de l'escale, à choisir si le ciel voilé prive Makinohara de son panorama sur le volcan.
Repères pour l'escale
- Phare d'Omaezaki : montée possible, galerie panoramique; prévoir du vent.
- Plateau de Makinohara : environ 30 minutes de route; dégustations de thé.
- Marché du port : bonite et shirasu en saison; midi animé.
- Mont Fuji : visible par temps clair, surtout en automne et en hiver.
Omaezaki n'a ni temple fameux ni gratte-ciel, et ne s'en excuse pas. L'escale se résume à des éléments simples : un phare, du thé, du poisson, du vent. En reprenant la passerelle, beaucoup de passagers réalisent qu'ils viennent de passer leur journée la plus japonaise, celle dont les images, rangées de théiers sous le Fuji, reviendront les premières au moment de raconter le voyage.