Deux mers se donnent rendez-vous dans le détroit de Kanmon, et les courants y filent entre Honshu et Kyushu sous un ballet continu de cargos. Shimonoseki, postée à l'extrémité ouest de Honshu, vit de ce passage depuis toujours : les batailles s'y sont livrées, les traités s'y sont signés, et le poisson-globe y est devenu roi des tables. L'escale possède un autre atout, plus rare au Japon : tout ou presque se fait à pied depuis le navire, sans navette ni file d'attente.
Une ville qui s'ouvre dès la passerelle
Le terminal se trouve à une dizaine de minutes de marche de la gare JR Shimonoseki, et le cœur touristique du front de mer se rejoint à plat en 25 minutes environ. Ce confort logistique change le rythme de la journée : pas d'horaire imposé, simplement une promenade côtière qui égrène halles gourmandes, sanctuaire, aquarium et vues sur le pont suspendu qui enjambe le bras de mer. Les distances se mesurent en pas plutôt qu'en kilomètres, un luxe que les habitués des grandes escales sauront apprécier.
Karato, le royaume du poisson-globe
Impossible de comprendre Shimonoseki sans passer par le marché Karato. La ville s'est fait une spécialité du fugu, ce poisson-globe que seuls des cuisiniers licenciés ont le droit de préparer. Sur les étals, sashimis translucides disposés en fleurs, brochettes, soupes : on compose son plateau au fil des stands, puis on s'installe face à l'eau pour manger en regardant passer les navires. Les fins de semaine, l'ambiance monte d'un cran quand les pêcheurs vendent directement leurs prises transformées en sushis, et les habitués jouent des coudes avec bonhomie autour des meilleurs stands.
Akama, le sanctuaire de l'empereur enfant
À une quinzaine de minutes du port, le sanctuaire Akama dresse ses bâtiments rouge et blanc face à la mer. Il honore la mémoire d'Antoku, empereur monté sur le trône au berceau et disparu à huit ans dans les flots lors de la bataille de Dan-no-ura, livrée en 1185 dans ces eaux mêmes. Le lieu, lumineux et paisible, porte pourtant l'une des histoires les plus poignantes du Japon médiéval; les contes traditionnels y situent aussi la légende du joueur de biwa Hoichi-sans-oreilles, que les guides locaux racontent volontiers.
Passer sous la mer à pied
Curiosité unique dans le pays : un tunnel piétonnier de 780 mètres passe sous le bras de mer, à une quinzaine de minutes au nord du marché. On descend par ascenseur, on marche sous les flots, on franchit la ligne peinte qui sépare deux préfectures, et l'on ressort sur Kyushu, face au quartier rétro de Moji. L'aller-retour amuse autant les familles que les collectionneurs d'expériences insolites. Pour observer la faune marine au sec, l'aquarium Kaikyokan, sur le front de mer, reconstitue les tourbillons du Kanmon et fait traverser son bassin des manchots par un tunnel vitré.
Conseils pour la journée
- Le marché Karato se vit le matin : viser l'ouverture pour le meilleur choix.
- Des vélos se louent près de la gare pour rayonner plus vite le long de la côte.
- Le passage piétonnier sous le Kanmon est gratuit pour les marcheurs; petite redevance pour les vélos.
Ce que raconte le courant
En fin de journée, depuis le pont du navire, le Kanmon reprend son ballet de feux de navigation et de silhouettes de cargos. Shimonoseki aura offert une escale sans grands monuments mais pleine de caractère : un plateau de fugu face aux vagues, un sanctuaire chargé de mémoire, une marche sous les flots. Les lieux de passage ont leur poésie propre; celui-ci la cultive depuis mille ans, et il suffit d'une journée à pied pour s'en apercevoir.