Une théière d'argile pourpre, à peine plus grande que la paume, sert d'emblème à cette escale. Yokkaichi façonne l'essentiel des kyusu du Japon, ces petites théières à poignée latérale dont la terre cuite, dite banko-yaki, adoucit dit-on l'amertume du thé vert. Voilà le premier indice d'une ville d'ateliers et de savoir-faire, posée sur la baie d'Ise, à mi-chemin entre la métropole de Nagoya et les sanctuaires les plus vénérés du pays.
Un port travailleur sur la baie d'Ise
Les navires accostent aux quais de Kasumigaura ou au môle numéro 3, au milieu d'un paysage portuaire assumé : grues, réservoirs et cheminées composent l'un des grands complexes industriels du Japon. Le spectacle a même ses admirateurs, car les illuminations nocturnes des usines attirent photographes et croisières locales dédiées. Une navette ou un court trajet en taxi mène vers les gares de la ville, d'où tout le reste devient simple. Yokkaichi fut jadis le quarante-troisième relais de la route du Tokaido, celle des voyageurs entre Kyoto et Edo, et elle a gardé ce rôle de carrefour : les trains express en partent dans toutes les directions.
La terre des théières
Avant de filer au loin, les curieux s'arrêtent au pavillon consacré au banko-yaki, où les artisans exposent théières, tasses et plats mijoteurs sortis de leurs fours. On y comprend pourquoi près de quatre théières japonaises sur cinq naissent ici, et l'on repart facilement avec un objet utile plutôt qu'un souvenir de vitrine. Selon les jours, de courtes démonstrations de tournage montrent la glaise prendre forme en quelques minutes sous des mains expertes, un spectacle dont on ne se lasse pas. Le quartier des ateliers, avec ses ruelles calmes, offre une parenthèse paisible avant les foules des grands sites.
Ise, le cœur spirituel du Japon
L'excursion phare de l'escale conduit vers le sud, à environ une heure de train : Ise-Jingu, le sanctuaire le plus sacré du shintoïsme. Passé le pont d'Uji, les allées de graviers s'enfoncent sous des cèdres immenses jusqu'aux pavillons de bois clair, reconstruits à l'identique tous les vingt ans selon un rite millénaire. L'émotion tient moins aux bâtiments, volontairement sobres, qu'à la lumière filtrée par la forêt et au silence respectueux des pèlerins. À la sortie, la rue marchande d'Oharai-machi et ses maisons de bois servent depuis des siècles thés, huîtres et akafuku, ces mochis nappés de pâte de haricot rouge que l'on déguste encore tièdes. Comptez une bonne demi-journée pour l'aller-retour complet depuis le quai, transferts compris : c'est le grand rendez-vous de la journée, et il en vaut largement la peine.
Ou Nagoya, la géante d'à côté
Ceux qui préfèrent la ville choisiront la direction opposée : une trentaine de minutes de train express suffisent pour atteindre Nagoya. Son château coiffé de dauphins dorés, son sanctuaire d'Atsuta qui abrite l'un des trésors impériaux, ses quartiers commerçants autour de la gare composent un condensé de grande métropole japonaise, faisable en une demi-journée bien menée. Les gourmands y goûtent l'anguille grillée servie en trois façons, spécialité dont les habitants parlent avec une gravité amusante.
Repères pour l'escale
| Site | Distance du quai | Accès |
| Centre et gares de Yokkaichi | 3 à 5 km selon le quai | Navette ou taxi |
| Sanctuaires d'Ise | Environ 60 km | Train express |
| Nagoya | Environ 37 km | Train express |
Au retour, quand le soir tombe sur la baie, les torchères et les guirlandes de lumière des raffineries se reflètent dans l'eau noire, dernier tableau inattendu d'une journée passée entre cèdres sacrés et argile pourpre. Cette escale sans monument vedette laisse un souvenir composite, celui d'un Japon qui travaille, prie et reçoit avec le même sérieux tranquille. Il donne envie de creuser la carte du pays au-delà des noms célèbres.