Un grelot, le pas d'un cheval sur la terre battue, le grincement des roues : la bande sonore d'Inwa n'a guère changé depuis un siècle. L'ancienne capitale birmane, connue jadis sous le nom d'Ava, a régné par intermittence sur le royaume de 1364 à 1841 avant de céder son rang. Les rizières et les bananeraies ont depuis recouvert le plan des palais, et l'on circule aujourd'hui entre les vestiges en charrette à cheval, sur des chemins de terre qui serpentent dans la campagne. Le site occupe une presqu'île au confluent de deux rivières, à une vingtaine de kilomètres de Mandalay.
Débarquer sur une presqu'île
Les bateaux qui descendent ou remontent l'Irrawaddy s'arrêtent à proximité de Mandalay, et un petit bac franchit le bras d'eau qui isole le site. On débouche sur un embarcadère villageois, entre échoppes de souvenirs et cafés de plein air, où les cochers attendent à l'ombre des tamariniers. La boucle classique des monuments occupe environ deux heures au pas du cheval, un rythme qui convient parfaitement au lieu : ici, rien ne presse, et le paysage compte autant que les pierres. Les équipages se suivent à distance, chacun dans son nuage de poussière dorée.
Bagaya, le monastère de teck
Posé au milieu des rizières, le monastère de Bagaya repose sur 267 piliers de teck, certains hauts comme des mâts de navire. L'intérieur sombre sent le bois ancien; la lumière tombe en rais obliques sur les sculptures des portes et sur les pupitres où des écoliers récitent parfois leurs leçons, car le bâtiment sert toujours à l'enseignement monastique. On le parcourt lentement, pieds nus sur les planches polies par des générations de moines, en laissant les yeux s'habituer à la pénombre.
Maha Aungmye Bonzan et la tour penchée
Tout autre registre au monastère de Maha Aungmye Bonzan : brique et stuc ocre jaune, escaliers cérémoniels, terrasses d'où la vue porte sur la végétation qui a tout repris. Édifié au XIXe siècle sur le modèle des monastères de bois, il a survécu là où presque tout le reste a disparu. Non loin, la tour de guet de Nanmyin, seule rescapée de l'ancien palais, penche sensiblement depuis les tremblements de terre du XIXe siècle, ce qui lui vaut son surnom de tour penchée d'Ava.
Entre les monuments
Le vrai luxe d'Inwa se trouve peut-être entre les arrêts : hameaux aux clôtures de bambou, buffles dans les fossés, paysannes au visage poudré de thanaka, stupas blanchis surgissant d'un champ. La charrette avance, le paysage se déroule, et l'on comprend qu'une capitale entière s'est dissoute dans cette campagne sans jamais vraiment la quitter. Les grands séismes du XIXe siècle ont eu raison des palais; la cour est partie s'installer à Amarapura, puis à Mandalay, laissant aux paysans le soin d'habiter les ruines. Le petit ensemble de stupas de Yadana Hsemee, posé entre deux champs, illustre bien cette douceur de l'abandon. Les vendeuses installées près des monastères proposent tissus et cartes anciennes; le marchandage se fait avec le sourire.
Conseils pour cette étape fluviale
- Épaules et genoux couverts, chaussures faciles à retirer : les monastères se parcourent pieds nus.
- Petites coupures pour les charretiers et les échoppes; convenir du prix de la balade avant le départ.
- Chapeau et eau : l'ombre est rare entre les monuments aux heures chaudes.
Au retour, le bac retraverse le bras d'eau pendant que le soleil descend sur l'Irrawaddy et que les charrettes rentrent vides vers les hameaux. Ava fut une capitale; il en reste des piliers de teck, une tour qui penche et une campagne qui continue tranquillement sa vie. Peu d'escales laissent une impression aussi douce de temps rendu à lui-même; les passagers regagnent le bord sans hâte, comme au sortir d'une sieste heureuse.