Mingun Myanmar
Myanmar

De loin, on croirait une colline. Puis la masse se précise : un cube de briques gigantesque, fendu de haut en bas, posé au bord de l'Ayeyarwady comme un projet abandonné par des géants. C'est la première image de Mingun, village de la rive occidentale du fleuve, en amont de Mandalay. La traversée depuis la grande cité voisine fait déjà partie du plaisir : une heure de navigation entre pirogues de pêcheurs, bacs surchargés et bancs de sable où sèchent les filets. Les bateaux fluviaux accostent directement contre la berge; une passerelle de bois, quelques marches dans le sable, et l'escale commence au milieu des ombrelles et des charrettes. Face à l'eau, deux lions colossaux de brique, éventrés par le temps, gardent encore l'ancien débarcadère royal : ils donnaient jadis l'échelle du projet le plus fou du royaume.

Le stupa que personne n'a terminé

Le Pahtodawgyi devait devenir le plus grand stupa du monde. Le roi Bodawpaya en lança le chantier en 1790 et y consacra des années de labeur et des milliers d'ouvriers. Une prophétie circulait pourtant : le souverain mourrait le jour où le monument serait achevé. Le chantier ralentit, puis s'arrêta pour de bon à la mort du roi. Restait une base colossale, que le grand séisme de 1839 fissura de larges crevasses toujours visibles. L'inachèvement fait aujourd'hui toute la force du lieu : on longe des murs de briques hauts comme des falaises, en mesurant l'ambition démesurée d'un homme.

Une cloche à la mesure du projet

À quelques minutes de marche, sous son abri, repose la cloche de Mingun. Bodawpaya l'avait fait couler pour son stupa : environ 90 tonnes de bronze, ce qui la place parmi les plus imposantes cloches du monde encore en état de sonner. Les visiteurs se glissent sous son bord pour en éprouver l'épaisseur, pendant que les enfants du village frappent le métal d'un coup de maillet. Le son grave roule longtemps au-dessus du fleuve.

La pagode blanche de la princesse

Un peu plus loin sur le chemin principal s'élève la Hsinbyume, toute blanche, reconnaissable à ses sept terrasses ondulées qui figurent les mers et les chaînes de montagnes entourant le mont Meru, la montagne cosmique du bouddhisme. Le roi Bagyidaw la fit bâtir en 1816 en mémoire de son épouse, la princesse Hsinbyume, morte en couches. On grimpe de terrasse en terrasse entre les vagues de chaux, jusqu'à une plateforme d'où le regard embrasse le village, les palmiers et le ruban brun de l'Ayeyarwady. C'est l'un des monuments les plus photographiés du pays, et le silence du matin lui va mieux que tout.

Un village qui vit du fleuve

Entre les monuments, Mingun demeure un hameau paisible : des maisons sur pilotis, des ateliers où l'on sculpte le bois, des étals de longyis et de chapeaux de paille, des taxis à bœufs qui attendent à l'ombre des tamariniers. Les vendeuses proposent du tamarin confit et des noix de coco fraîches; les maisons de thé servent un thé au lait sucré que l'on sirote sur des tabourets minuscules, au ras du sol. Prendre le temps de s'éloigner de quelques rues suffit pour retrouver le rythme ordinaire de la campagne birmane, où chacun salue l'étranger d'un sourire et où les novices des monastères voisins passent en file silencieuse à l'heure de la quête matinale.

Au retour, depuis le pont du bateau, le cube fendu du Pahtodawgyi rapetisse lentement contre le ciel. Deux siècles ont passé depuis que les ouvriers ont déposé leurs outils, et le monument inachevé veille toujours sur le fleuve. Certains lieux racontent la réussite; Mingun raconte le rêve interrompu, et c'est peut-être pour cela qu'on y repense si souvent une fois rentré.