Une frontière invisible traverse Thayetmyo. Pendant des décennies, cette ville de la rive de l'Irrawaddy marqua la limite entre la Birmanie royale, au nord, et la Birmanie britannique, au sud. Les bateaux fluviaux qui relient Yangon à Bagan y font escale pour cette raison précise : peu d'endroits racontent aussi bien la rencontre, parfois rugueuse, de deux mondes. Le bourg se livre à pied, sans programme imposé, et c'est un bonheur.
Accoster à la lisière des collines
Les navires se rangent contre la berge, face aux collines qui ondulent vers l'ouest. Le débarquement par passerelle mène directement aux premières ruelles, où attendent parfois des charrettes et des motos-taxis. Les matinées offrent la meilleure lumière sur la berge, quand les pirogues chargées de légumes accostent en file et que la brume s'accroche aux collines. Tout se trouve à distance raisonnable de marche : le marché, les quartiers anciens et les pagodes qui ponctuent la ville de leurs flèches dorées.
L'héritage de la garnison
De la période britannique, Thayetmyo conserve un ensemble étonnant de bâtiments coloniaux : demeures à vérandas, bureaux administratifs aux murs épais, halles de brique. Plusieurs servent encore, en hôtels, boutiques ou logements, ce qui leur garde une âme que les musées ne donnent pas. La promenade d'une rue à l'autre compose un cours d'histoire à ciel ouvert, entre banians centenaires et clôtures de bois patiné. Les guides locaux racontent volontiers les anecdotes de la garnison, et les résidents saluent les marcheurs depuis leurs vérandas, thé à la main.
Le plus vieux golf du pays
Curiosité dont les habitants tirent fierté : le terrain de golf local, fondé en 1887 par les officiers britanniques et affilié au club écossais de St Andrews, revendique le titre de doyen du Myanmar. Les greens rustiques, broutés par les chèvres certains matins, accueillent volontiers les visiteurs de passage. Même sans bâtons, le lieu vaut le coup d'œil pour son charme suranné et ses arbres majestueux.
Le marché couvert et les saveurs du fleuve
Le marché, installé sous une halle héritée de l'époque coloniale, concentre la vie du matin : légumes des jardins riverains, poissons de l'Irrawaddy, tabac, thanaka dont les femmes se poudrent le visage. Les étals de collations permettent de goûter beignets de lentilles et salades de feuilles de thé, sous l'œil amusé des marchandes qui n'ont pas si souvent l'occasion de voir des étrangers. Une poignée de mots birmans appris sur le bateau suffit à déclencher rires et conversations par gestes.
Pagodes et fin de journée
Plusieurs sanctuaires bouddhiques parsèment la ville et ses abords, fréquentés par les fidèles au lever et au coucher du soleil. Les moines y accueillent les visiteurs respectueux avec une curiosité bienveillante. En novembre, la région s'anime lors d'un festival dédié aux éléphants, grande fierté locale. Le reste de l'année, la douceur des fins d'après-midi sur la berge suffit au spectacle : pêcheurs qui relèvent leurs filets, enfants qui plongent, lumière qui s'attarde.
Conseils pour l'escale
- Tenue couvrante et sandales faciles à retirer pour les pagodes.
- Les kyats en petites coupures servent au marché; les cartes bancaires restent inutilisables ici.
- Tout se parcourt en une demi-journée tranquille; inutile de courir.
- Un chapeau et de l'eau rendent la balade plus agréable, l'ombre se faisant rare à la mi-journée.
Au moment du départ, la ville s'efface derrière un rideau de tamariniers, et l'on se surprend à penser aux officiers, aux marchands et aux bateliers qui ont vu ce même rivage. Thayetmyo n'offre ni monument spectaculaire ni panorama célèbre : elle offre du temps, celui d'un fleuve qui a vu passer les empires et qui continue, imperturbable, de porter les voyageurs.