Le vent commande tout, sous ces latitudes. À plus de 400 kilomètres au sud de la Nouvelle-Zélande, les îles Auckland reçoivent de plein fouet les souffles des cinquantièmes rugissants, et c'est lui, le vent, qui a sculpté ce paysage de falaises sombres, de forêts naines et de prairies rases. Aucun habitant, aucun quai, aucune route ni lumière : l'archipel, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO avec les autres îles subantarctiques néo-zélandaises, ne se laisse approcher qu'en expédition, zodiac par zodiac.
Enderby, la porte d'entrée
La plupart des débarquements ont lieu sur l'île Enderby, à la pointe nord-est du groupe, dont le climat est un peu plus clément; les navires trouvent refuge dans le mouillage voisin de Port Ross. La plage de Sandy Bay accueille l'un des principaux sites de reproduction du lion de mer de Nouvelle-Zélande, l'un des pinnipèdes les plus rares du monde : les mâles massifs surveillent leurs harems pendant que les jeunes jouent dans les vagues, à distance respectueuse des visiteurs encadrés par les guides. On débarque en bottes, sur des grèves où somnolent aussi des otaries à fourrure parmi les algues échouées. Derrière la plage commence la forêt de rata, aux troncs tordus par les tempêtes, dont la floraison rouge illumine l'été austral.
Mégaherbes et albatros
Le sentier des falaises nord traverse un jardin botanique naturel unique : les mégaherbes, ces plantes géantes aux feuilles luisantes et aux fleurs spectaculaires qui n'existent que sur les îles subantarctiques : gentianes insulaires, ombelles pourpres et lys de Ross aux hampes jaune vif. Les tours en zodiac longent quant à eux orgues basaltiques, grottes marines et cascades que les rafales rabattent en embruns. Plus loin, des albatros planent au ras des crêtes et quelques couples nichent sur les corniches herbeuses; les voir prendre le vent justifie à lui seul la traversée houleuse. Manchots antipodes aux yeux jaunes, cormorans des Auckland et sarcelle aptère complètent un bestiaire que les ornithologues du bord énumèrent avec une gourmandise contagieuse.
Des naufrages et des hommes
L'histoire humaine de l'archipel tient en quelques épisodes rudes : une colonie baleinière fondée en 1849 à Port Ross, abandonnée après trois hivers de misère, puis une série de naufrages célèbres au XIXe siècle, dont les survivants durent tenir des mois grâce aux dépôts de vivres que la Nouvelle-Zélande faisait entretenir sur ces côtes. Le plus fameux, celui du General Grant en 1866, mêle cargaison d'or, quatorze rescapés secourus après un an et demi et une épave jamais retrouvée. Les guides montrent parfois les vestiges discrets de cette époque, une cheminée effondrée, un cimetière minuscule, que la végétation avale lentement. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des guetteurs volontaires y vécurent en outre des années entières, chargés de signaler d'éventuels navires ennemis; leurs cabanes se devinent encore sous les branches.
Une visite sous conditions
- L'accès est strictement encadré par le ministère néo-zélandais de la conservation : permis, quotas de visiteurs et biosécurité rigoureuse.
- Avant chaque débarquement, bottes brossées et vêtements inspectés pour ne transporter aucune graine étrangère.
- Les sorties dépendent entièrement de la météo; certains jours, seul un tour en zodiac le long des côtes demeure possible.
- Prévoir plusieurs couches chaudes et imperméables, même en plein été austral.
À l'appareillage, il arrive qu'un albatros suive longtemps le sillage, sans un battement d'ailes, comme pour raccompagner les visiteurs vers le monde habité. Les îles Auckland ne figurent sur aucun itinéraire classique et ne feront jamais de compromis avec le confort. C'est leur grandeur : elles rappellent qu'il existe encore des endroits où la nature écrit seule le programme de la journée.