Bien au sud de la Nouvelle-Zélande, là où les quarantièmes rugissants cèdent la place aux cinquantièmes hurlants, une petite île au sommet plat garde l'entrée nord de l'archipel des Auckland. L'île Enderby ne figure sur aucun circuit classique : seuls les navires d'expédition autorisés y font halte, permis du ministère de la Conservation en poche, cap sur l'un des sanctuaires de faune les plus stricts de l'hémisphère Sud.
Le débarquement se fait en zodiac dans la baie Sandy, seule plage vraiment abordable de l'île. Avant même de poser la botte sur le sable, le comité d'accueil est là : des otaries à fourrure et, surtout, des lions de mer de Nouvelle-Zélande, l'un des pinnipèdes les plus rares du globe, qui se prélassent, jouent et se querellent sur la plage où ils viennent mettre bas.
La forêt de ratas et ses fleurs écarlates
Derrière la plage commence une forêt comme il n'en existe presque nulle part : des ratas australs aux troncs tordus par le vent, hauts de quelques mètres à peine, qui se couvrent de fleurs rouge vif pendant l'été austral. Un caillebotis de bois traverse cette végétation naine, puis débouche sur des landes où prospèrent les mégaherbes, ces plantes géantes aux feuilles gaufrées propres aux îles subantarctiques. Le contraste étonne : une serre botanique à ciel ouvert, arrosée par les embruns.
Manchots aux yeux jaunes et albatros royaux
L'île concentre une densité d'oiseaux remarquable. Le manchot antipode, dit « aux yeux jaunes », l'un des plus rares au monde, traverse la plage d'un pas pressé entre la mer et ses nids cachés dans la végétation. Sur les hauteurs, l'albatros royal du Sud couve à même la lande, imperturbable au passage des visiteurs qui gardent leurs distances. Les falaises du nord accueillent l'albatros fuligineux à manteau clair, tandis que cormorans des Auckland, bécassines subantarctiques et perruches endémiques complètent un tableau que les ornithologues du bord commentent jumelles au poing.
Marcher au bout du monde
Selon les voyages, deux formules se partagent la journée : une boucle exigeante de plusieurs heures autour de l'île pour les bons marcheurs, ou l'aller-retour plus tranquille par le caillebotis jusqu'aux falaises septentrionales. Dans les deux cas, la météo décide de tout. Un grain peut balayer la lande en dix minutes, suivi d'une éclaircie lumineuse : c'est la règle du jeu subantarctique, et les couches imperméables ne sont pas négociables.
Naufragés, lapins et résurrection
Le nom de l'île honore les frères Enderby, armateurs baleiniers londoniens dont les capitaines sillonnaient ces mers au dix-neuvième siècle. L'endroit a aussi son lot de tragédies : le trois-mâts Derry Castle s'y est brisé en 1887, et des dépôts de vivres y furent longtemps entretenus pour d'éventuels naufragés. Plus récemment, l'éradication complète des lapins et des bovins introduits a permis à la végétation de reprendre ses droits, une renaissance que les guides du bord se plaisent à détailler sur le terrain.
Les règles du sanctuaire
- Accès limité aux expéditions titulaires d'un permis, avec quotas de visiteurs.
- Biosécurité rigoureuse : semelles brossées et désinfectées, poches vidées de toute graine, équipement inspecté avant le débarquement.
- Distance obligatoire avec les lions de mer, particulièrement les mâles en période de reproduction.
- Rien ne se cueille, rien ne se rapporte; on repart uniquement avec des images.
Quand le zodiac reprend la mer
Au retour, trempé d'embruns et de bruine, on mesure sa chance : quelques centaines de personnes par année foulent ce rivage, moins que le nombre de visiteurs qui montent au sommet de la tour Eiffel en une heure. L'île Enderby laisse le souvenir d'un monde qui fonctionne très bien sans nous, où les lions de mer dorment en travers du sentier et où les albatros ignorent votre existence. C'est exactement pour ce sentiment, rare et un peu vertigineux, que l'on s'aventure si loin au sud.