Forlandet Island Svalbard Norway
Norway

Aucun quai, aucune route, aucun habitant : l'île du Prince-Charles — Prins Karls Forland pour les Norvégiens, ou simplement Forlandet — s'étire sur 86 kilomètres au large de la côte ouest du Spitzberg, dans l'archipel du Svalbard. C'est une escale d'expédition au sens strict : le navire mouille dans le détroit de Forlandsundet, les zodiacs approchent la grève, et le débarquement dépend du vent, de la houle et des occupants de la plage. Car ici, les occupants ont des défenses d'ivoire.

Poolepynten, la plage des morses

Sur la côte orientale de l'île, une pointe de sable et de galets nommée Poolepynten accueille l'une des colonies de morses les plus fiables du Svalbard. Des dizaines de mâles s'y entassent entre deux campagnes de pêche aux mollusques, masse brune et luisante d'où émergent soupirs, grognements et défenses entrechoquées. Les guides mènent les visiteurs en petits groupes, à distance réglementée, dans le silence relatif qu'imposent le vent et l'émotion. Observer ces animaux de plus d'une tonne se hisser sur le sable, se bousculer, puis glisser dans l'eau grise avec une aisance soudaine : voilà le genre de moment qui justifie à lui seul un voyage arctique.

Une île-parc national

Forlandet tout entier, avec ses eaux, forme un parc national depuis 1973. Elle aligne une crête de sommets aigus — le point culminant, la Monacofjella, dépasse mille mètres — séparés par des glaciers qui descendent vers des plaines côtières de toundra. Fait remarquable : les eaux du Forlandsundet abritent la population de phoques communs la plus septentrionale de la planète, à la limite absolue de l'aire de répartition de l'espèce. Guillemots de Brünnich, eiders, sternes arctiques et labbes fréquentent les rivages, tandis que les rennes du Svalbard broutent la toundra rase et que le renard polaire patrouille les pentes. Le statut de parc national, l'un des premiers créés dans l'archipel, vise précisément à préserver ces colonies d'oiseaux marins et de mammifères qui font la valeur du lieu.

Les fantômes des chasseurs

Les Anglais la baptisèrent en l'honneur du futur Charles Ier au début du XVIIe siècle, à l'époque où baleiniers et chasseurs écumaient ces parages. Ses côtes conservent des vestiges discrets de cette histoire : restes de stations de chasse, croix de bois, fondations de cabanes de trappeurs norvégiens venus plus tard piéger le renard. Les guides les signalent sans y toucher — au Svalbard, toute trace humaine antérieure à 1946 est protégée par la loi, vestige archéologique à part entière.

L'art du débarquement arctique

Une sortie à terre suit ici un rituel précis. Les guides débarquent en éclaireurs, fusil à l'épaule — précaution obligatoire en pays d'ours polaire —, sécurisent le périmètre, puis les passagers rejoignent la grève par rotations de zodiacs. On marche en groupe, on parle bas, on s'arrête quand la faune décide de s'approcher. Cette discipline, loin de brider la visite, en fait le prix : chaque pas sur cette toundra se sait privilégié. Selon les conditions, la sortie peut se transformer en croisière zodiac le long des falaises et des fronts glaciaires, tout aussi saisissante.

À prévoir

  • Débarquement en zodiac uniquement, conditionné par la météo et la présence animale.
  • Vêtements chauds multicouches, bottes fournies par la plupart des navires d'expédition.
  • Distance réglementaire avec les morses ; téléobjectif vivement conseillé.
  • Aucune infrastructure : tout ce dont vous aurez besoin descend du navire avec vous.

On ne visite pas Forlandet ; on y est admis, quelques heures, aux conditions de l'Arctique. Les morses ignorent superbement les silhouettes rouges alignées sur leur plage, les sternes crient, le vent passe sur la toundra. Puis les zodiacs regagnent le navire, et l'île retourne à son immense solitude. C'est peut-être cela, le luxe véritable des hautes latitudes : repartir sans avoir rien changé au lieu.