Par 80 degrés de latitude nord, une mince bande de gravier affleure à peine au-dessus de la mer. Ni falaise, ni sommet, ni village : l'île de Moffen se résume à un anneau de galets enserrant une lagune peu profonde, posé sur l'océan Arctique, au nord de l'embouchure du Wijdefjorden, sur la côte septentrionale du Spitzberg. Aucun navire n'y débarque ses passagers. On vient pourtant de loin pour la voir, car cette île discrète abrite l'une des colonies de morses les plus importantes du Svalbard, et franchir le 80e parallèle à ses abords demeure un moment fort de toute croisière d'expédition.
Une réserve née d'un sauvetage
Au milieu du 20e siècle, des décennies de chasse avaient pratiquement fait disparaître le morse de l'archipel. Moffen a joué un rôle central dans le retour de l'espèce : l'île est aujourd'hui une réserve naturelle strictement protégée, et les navires doivent s'en tenir à une distance minimale de 500 mètres durant l'été, du 15 mai au 15 septembre. Cette règle, loin de gâcher l'expérience, lui donne son caractère : on observe depuis le pont, jumelles en main, dans le respect total d'un sanctuaire que l'être humain a bien failli vider.
Ce que l'on voit depuis le navire
À bonne distance, les silhouettes brunes se détachent sur le gravier pâle : des dizaines de morses, parfois plus d'une centaine, entassés à la pointe sud de l'île. Les défenses d'ivoire luisent dans la lumière rasante, les corps massifs se chevauchent, et le vent porte par moments leurs grognements sourds jusqu'au navire. Certains individus, curieux, s'approchent à la nage et lèvent la tête hors de l'eau pour observer les observateurs. Les guides naturalistes commentent la scène depuis le pont, expliquant la biologie de ces géants qui peuvent dépasser la tonne. Chaque défense, chaque cicatrice raconte des décennies de plongées vers les bancs de coquillages dont l'animal se nourrit, et les photographes patients sont souvent récompensés par une bousculade générale au bord de l'eau.
Le passage du 80e parallèle
Moffen se trouve juste au nord de la ligne des 80 degrés, et son approche coïncide avec un rite de passage que les équipages soulignent volontiers : corne de brume, annonce du commandant, passagers rassemblés sur le pont pour immortaliser la latitude affichée. La position exacte s'inscrit sur les écrans du bord, et beaucoup conservent la photo de ce chiffre rond comme preuve de leur passage. Au-delà s'étend la banquise permanente ; peu d'endroits habités du globe se trouvent plus près du pôle. Autour du navire, la mer prend des teintes de plomb et d'argent, ponctuée selon la saison de plaques de glace dérivantes où se repose parfois un phoque.
Repères pour cette approche
- L'approche dépend entièrement de la météo et des glaces : elle n'est jamais garantie, ce qui la rend d'autant plus précieuse.
- Prévoir coupe-vent, tuque et gants, même en plein été : l'air arctique pique dès que le navire avance.
- Les jumelles et un téléobjectif font toute la différence pour distinguer les morses à 500 mètres.
- Rester attentif aux annonces : les observations d'ours polaires ou de baleines surviennent parfois dans ces parages.
La force des lieux que l'on ne foule pas
Il y a quelque chose de singulier à contempler une île où l'on ne posera jamais le pied. Moffen ne se visite pas : elle se mérite, au terme d'une remontée en latitude que la glace peut interrompre à tout moment. Les passagers qui l'ont vue gardent en mémoire cette image dépouillée : un trait de gravier entre ciel et mer, des corps bruns serrés les uns contre les autres, et le sentiment d'être arrivé à la lisière du monde habité. Le navire remet le cap au sud, mais le regard, lui, reste longtemps tourné vers le nord.