Le quai d'Alotau donne directement sur le théâtre de la baie de Milne : pirogues à balancier chargées de régimes de bananes, caboteurs surpeuplés en partance pour les îles, pêcheurs relevant leurs lignes dans la lumière du matin. La capitale de la province de Milne Bay, à la pointe orientale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, n'a rien d'une vitrine : c'est un port de travail, franc et vivant, qui offre au voyageur l'une des entrées les plus vraies dans ce pays aux mille cultures.
Le marché, coeur battant de la ville
À quelques minutes du débarcadère, le marché rassemble les produits de la mer et des jardins : poissons cordés par taille, ignames, patates douces, ananas, noix de bétel soigneusement empilées, feuilles et épices dont il faut demander l'usage. Sur le rivage voisin, les pirogues à voile tirées au sec attendent la prochaine marée; certaines portent encore les motifs peints de leur clan. Les vendeuses, assises à l'ombre de parasols, répondent volontiers aux curieux; un sourire ouvre toutes les conversations, et la politesse locale veut qu'on demande avant de photographier. Peu d'endroits donnent aussi vite la mesure d'un pays. Un peu de monnaie locale — le kina — facilite les petits achats, et mieux vaut garder l'oeil ouvert : les étals changent au fil des arrivages, et c'est toute la beauté de l'exercice.
1942, la bataille qui changea le cours du Pacifique
Alotau borde les lieux de la bataille de la baie de Milne, où, en août et septembre 1942, les troupes australiennes appuyées par leurs alliés infligèrent aux forces japonaises leur première défaite terrestre de la guerre du Pacifique. L'histoire du combat retient entre autres le geste du caporal australien John French, tombé en réduisant seul au silence trois positions de mitrailleuses, et décoré à titre posthume de la Croix de Victoria. Autour de la ville, les guides montrent l'emplacement des anciennes pistes d'aviation, des carcasses d'avions et de barges que la végétation n'a pas encore reprises, et les plaques commémoratives entretenues avec un soin touchant. L'histoire, ici, se raconte à hauteur d'hommes.
Collines, villages et grottes aux crânes
Les excursions mènent dans les collines vers des villages où l'on accueille les visiteurs avec chants, danses et démonstrations — fabrication du sagou, vannerie, pirogues taillées à l'herminette. Certaines poussent jusqu'aux grottes funéraires où reposent des crânes ancestraux, témoignage saisissant des traditions d'avant les missions, présenté avec gravité par les gardiens du lieu. On en revient avec le sentiment d'avoir touché une mémoire encore habitée, où le monde des ancêtres et celui des vivants continuent de se côtoyer sans heurt.
L'art des îles
La province de Milne Bay appartient au monde massim, célèbre pour ses sculptures aux motifs marins entrelacés : plats cérémoniels, proues de pirogue, bols polis aux incrustations de nacre. Les artisans vendent souvent eux-mêmes leur travail, au marché ou près du quai, et chaque pièce s'accompagne d'une explication. En novembre, le festival des pirogues et des tambours — Kenu and Kundu — rassemble les équipages de toute la province dans une baie couverte de voiles, au rythme des percussions et des chants d'équipage; les passagers de passage ce mois-là s'en souviennent longtemps.
Au moment du départ, on regarde s'éloigner les collines vertes et les voiles qui rentrent, et l'on comprend ce qui distingue Alotau : rien n'y a été arrangé pour le visiteur, et tout, pour cette raison même, lui parle davantage. Entre un marché généreux, une page décisive d'histoire et des artisans héritiers d'un art millénaire, cette escale discrète en dit plus long que bien des capitales.