Orsova Romania
Romania

Sous les eaux tranquilles qui bordent le quai d'Orșova dort une ville entière. L'ancienne cité a été engloutie à la fin des années 1960, quand le barrage des Portes de Fer a fait monter le niveau du Danube d'environ 35 mètres. Ses habitants ont rebâti leurs rues plus haut, autour d'une large baie où la rivière Cerna rejoint le fleuve. Le voyageur qui débarque ici pose donc le pied dans une ville jeune, née d'un sacrifice, installée à l'entrée du défilé le plus impressionnant de tout le Danube.

Une baie née d'un barrage

La nouvelle Orșova s'étire en amphithéâtre autour de son plan d'eau, adossée aux premières hauteurs des monts Almăj. La promenade qui longe la baie invite à une marche sans but précis : des barques de pêcheurs se balancent près des pontons, des familles roumaines flânent en fin de journée et les collines boisées se reflètent dans l'eau immobile. Rien de monumental ici, mais une lumière particulière, celle d'un grand fleuve qui prend ses aises avant de se faufiler entre les montagnes.

Les gorges des Cazane

La véritable raison de cette étape se trouve en amont. Des excursions en bateau partent régulièrement d'Orșova vers les Cazane, la section la plus resserrée des Portes de Fer, là où le Danube se glisse entre des parois calcaires qui tombent à pic dans l'eau. Les Grands Cazane s'étirent sur environ quatre kilomètres, les Petits Cazane sur trois. Au fil de la navigation, le regard passe des falaises aux grottes qui trouent la roche, puis au petit monastère de Mraconia, posé au ras de l'eau dans une anse abritée. Beaucoup de navires fluviaux traversent aussi ces gorges en naviguant : le passage compte alors parmi les moments forts de tout l'itinéraire.

Décébale et la mémoire romaine

Dans une anse voisine des gorges, un visage de pierre haut d'une quarantaine de mètres surgit de la falaise. Sculpté entre 1994 et 2004, ce portrait de Décébale, dernier roi des Daces, est la plus haute sculpture rupestre d'Europe. Presque en face, sur la rive serbe, une plaque romaine gravée il y a près de deux millénaires, la Tabula Traiana, rappelle le passage des légions de Trajan venues conquérir la Dacie. Deux monuments séparés par dix-neuf siècles se font ainsi face au-dessus de la même eau, résumant à eux seuls la profondeur historique de ce corridor.

Ada Kaleh, l'île évanouie

Les eaux d'Orșova gardent un autre secret. À quelques kilomètres en aval s'élevait autrefois Ada Kaleh, une île turque avec son bazar, sa mosquée et ses ruelles où l'on vendait loukoums et tabac. La montée des eaux l'a recouverte en 1970 et ses habitants se sont dispersés. Les guides locaux en parlent encore avec une émotion palpable, photographies à l'appui, et cette mémoire ajoute une résonance singulière à chaque regard posé sur les eaux.

L'histoire aime décidément cette rive : c'est près d'Orșova que la couronne royale de Hongrie, dite couronne de saint Étienne, fut enterrée en secret de 1848 à 1853, pendant les troubles qui suivirent la révolution hongroise. L'anecdote amuse les passagers autant qu'elle éclaire la position stratégique de ce coude du fleuve, disputé au fil des siècles entre empires romain, ottoman et austro-hongrois.

Conseils pour l'escale

  • Les excursions vers les gorges et la statue de Décébale se réservent à l'avance, auprès du navire ou des opérateurs locaux du quai.
  • Prévoir un vêtement coupe-vent pour les sorties en bateau : le vent s'engouffre dans le défilé, même en été.
  • La promenade du plan d'eau se parcourt aisément à pied depuis l'embarcadère, sans dénivelé.

Au moment de remonter à bord, quand le navire reprend sa route entre les parois des Portes de Fer, chacun mesure ce que ce paysage a coûté et ce qu'il offre. Orșova ne retient pas le voyageur par ses monuments : elle l'accompagne longtemps par ses histoires, celles d'une ville déplacée, d'une île engloutie et d'un roi au visage de pierre qui veille toujours sur le fleuve.