C'est ici que le Danube termine sa course. Après environ 2850 kilomètres à travers l'Europe, il se divise en trois bras, et le plus sauvage d'entre eux vient mourir dans la mer Noire au pied d'un hameau de pêcheurs nommé Sfântu Gheorghe. Aucune route n'y mène : on arrive par l'eau, comme tout le monde, comme toujours. Les bateaux de croisière fluviale et les traversiers de Tulcea y déposent leurs passagers dans un monde de roseaux, d'ailes blanches et de barques noires, où le temps s'écoule au rythme des crues et des migrations.
Un village au bout du fleuve
Mentionné dans les textes dès 1318, Sfântu Gheorghe vit de la pêche depuis sept siècles. Les maisons basses, souvent construites dans le style des communautés ukrainiennes du delta, s'alignent le long de venelles tranquilles où les filets sèchent entre deux sorties en mer. L'endroit a longtemps été associé au caviar noir, prélevé sur les esturgeons du Danube; cette époque appartient désormais aux récits des anciens, mais elle a laissé une culture culinaire bien vivante. Goûter le storceag, la soupe d'esturgeon locale, revient à écouter l'histoire de la région dans une assiette, de préférence sur une terrasse où le poisson arrive directement des barques du matin, servi avec un pain dense et quelques mots échangés dans un mélange de roumain et de gestes universels.
Le delta, sanctuaire d'oiseaux
Autour du village s'étend l'un des plus grands ensembles de zones humides d'Europe, où plus de 300 espèces nichent ou font halte au fil des saisons. Les sorties en barque, proposées par les bateliers ou organisées depuis les navires, glissent entre canaux et lacs intérieurs : aigrettes immobiles, hérons à l'affût, escadrilles de pélicans blancs qui tournoient dans les ascendances. Avec un peu de chance, l'ombre large d'un pygargue à queue blanche traverse le ciel. Le moteur se coupe souvent; on écoute alors le delta respirer, et le clapotis remplace toute conversation.
La plage où les eaux se rencontrent
À une vingtaine de minutes de marche vers l'est, une longue bande de sable sépare les eaux douces des eaux salées. La plage de Sfântu Gheorghe compte parmi les plus étendues du littoral roumain, et surtout parmi les moins construites : ni hôtels, ni parasols en rangs serrés, seulement le vent, les coquillages et la ligne des vagues. En face, l'île Sahalin, réserve ornithologique posée dans l'embouchure, abrite des colonies de pélicans. Marcher jusqu'au point précis où le courant se fond dans la mer procure une satisfaction étrange, celle d'assister à la fin d'un très long voyage commencé dans la Forêt-Noire, à l'autre bout du continent. Certains y trempent les pieds des deux côtés, une fois dans l'eau douce, une fois dans l'eau salée, juste pour pouvoir le raconter.
Conseils pour l'escale
- Les venelles se parcourent aisément à pied; des charrettes et voiturettes assurent les liaisons vers la plage.
- Prévoir chasse-moustiques et chapeau en été : le delta reste une zone humide.
- Les sorties d'observation se font tôt le matin ou en fin de journée, quand la faune s'active.
- Argent comptant recommandé : les services bancaires demeurent limités.
- Jumelles fortement conseillées, même pour les non-initiés : elles changent la sortie en barque.
Repartir à contre-courant
Le bateau remonte ensuite le bras du Danube, laissant derrière lui les toits du hameau et les nuées au-dessus des roselières. Les passagers restent souvent silencieux sur le pont, encore imprégnés de cette lenteur qui règle la vie d'ici. Sfântu Gheorghe rappelle une évidence que les grandes escales font parfois oublier : un lieu n'a pas besoin de monuments pour marquer un voyageur. Il lui suffit d'être resté fidèle à lui-même, au bout de son fleuve, face à la mer.