Le Danube se compte ici en milles : Tulcea veille sur le mille 38, dernier grand rendez-vous du fleuve avant qu'il ne s'éparpille en bras, en canaux et en roselières dans l'un des deltas les mieux préservés d'Europe. La cité s'étire en amphithéâtre sur ses collines, face à un plan d'eau où se croisent vedettes, bacs et bateaux de pêche. Dès l'approche, on sent que tout, dans cette région, passe par l'eau.

Les quais, centre de gravité de la cité

Les navires fluviaux s'amarrent le long du front d'eau, en plein centre. La promenade riveraine déroule ses terrasses, ses pêcheurs à la ligne et ses embarcadères d'où partent les excursions vers les bras du fleuve. Aux terrasses, la carte fait la part belle aux poissons de rivière, servis en soupe ou grillés, avec la polenta de rigueur. Derrière, les rues commerçantes grimpent doucement, bordées de façades où se lisent les communautés qui ont fait la ville : roumaine, lipovène, turque, grecque. Minarets discrets et clochers orthodoxes se partagent d'ailleurs le ciel, héritage d'un carrefour où l'on a toujours commercé en plusieurs langues. Un marché, quelques églises, des cafés sans prétention; l'ensemble se parcourt à pied, sans plan ni contrainte.

Le monument de la colline

Au sommet de la colline Hora Tepe, le monument de l'Indépendance domine les toits. La montée, raisonnable, récompense par un panorama qui explique tout : la ville en croissant, le fleuve qui s'élargit, et au loin cette ligne verte, infinie, où commence le royaume des roseaux. C'est ici que s'élevait l'antique Aegyssus, comptoir fondé il y a plus de deux millénaires et demi : les navigateurs ont toujours su reconnaître un bon poste d'observation. En redescendant, le musée d'histoire et d'archéologie prolonge la lecture du site antique, amphores et monnaies à l'appui.

Le delta en miniature

Avant de s'aventurer sur les canaux, le centre muséal consacré au delta offre une mise en contexte précieuse. Son aquarium, le plus vaste de Roumanie, présente esturgeons, carpes et poissons des estuaires dans une scénographie qui restitue les eaux troubles et lentes du grand marais. Les salles d'histoire naturelle détaillent oiseaux, plantes flottantes et modes de vie des villages sur pilotis. Une heure suffit, et le regard s'en trouve aiguisé pour la suite.

La vraie raison de l'escale

Car la suite se joue en barque ou en vedette, sur les chenaux de la réserve de biosphère inscrite à l'UNESCO. Passé les faubourgs, le moteur ralentit, les saules se referment, et le delta déploie son inventaire : nénuphars par tapis entiers, martins-pêcheurs en éclairs bleus, colonies de pélicans blancs qui décollent en escadrilles lourdes avant de trouver leur grâce en altitude. Environ 300 espèces d'oiseaux fréquentent ces eaux; selon la saison s'y ajoutent cormorans, aigrettes et cygnes par centaines. Les excursions proposées aux croisiéristes durent de deux à quatre heures : assez pour comprendre pourquoi les gens d'ici parlent de ce pays d'eau comme d'un monde à part, avec ses hameaux accessibles seulement par bateau. Les pilotes connaissent chaque coude et savent couper le moteur au bon moment, quand une colonie se laisse approcher.

Repères pour l'escale

SiteDistance du quaiAccès
Promenade et centreSur placeÀ pied
Monument de l'IndépendanceEnviron 1,5 km, en hauteurÀ pied ou taxi
Chenaux du deltaDépart des embarcadèresVedette ou barque, en excursion

Au retour, quand la vedette retrouve les quais, la lumière du soir fait miroiter l'eau jusqu'aux collines. Les pélicans regagnent leurs bancs de sable, les terrasses s'allument une à une. Tulcea n'est pas une destination que l'on coche : c'est une porte, et ce qui s'ouvre derrière elle, ce labyrinthe d'eau douce peuplé d'ailes et de silences, donne envie de revenir avec plus de temps devant soi.