Sur les cartes, ce n'est qu'un semis de taches blanches éparpillées au-delà du quatre-vingtième parallèle nord. La terre François-Joseph, possession russe la plus septentrionale, rassemble cent quatre-vingt-douze îles couvertes de glace sur plus de quatre-vingts pour cent de leur surface. Aucun habitant permanent, aucun village, aucun quai : ce bout du monde se visite par la mer, à bord de navires d'expédition, et il faut le dire d'emblée, ces visites sont devenues rarissimes. L'archipel fait partie du parc national de l'Arctique russe, et les circuits internationaux qui le desservaient, souvent au départ de Mourmansk ou en route vers le pôle Nord, sont devenus exceptionnels. Ce guide s'adresse donc autant au rêveur qu'au voyageur, et il décrit ce que vivent, les bonnes années, les rares navires autorisés à s'y aventurer.
Une découverte par accident
L'archipel entre dans l'histoire en 1873, quand l'expédition austro-hongroise de Julius Payer et Carl Weyprecht, dont le navire dérivait prisonnier des glaces, tombe sur ces terres inconnues et les baptise du nom de son empereur. Vingt ans plus tard, Fridtjof Nansen et Hjalmar Johansen, de retour de leur tentative vers le pôle, y passent un hiver entier dans une hutte de pierre et de peaux de morse avant de croiser, par un hasard extraordinaire, l'expédition britannique de Frederick Jackson au cap Flora. Ces récits de survie collent encore aux rivages de l'archipel, et les guides polaires les racontent sur place, à l'endroit même où les héros ont hiverné.
Ce que voient les rares privilégiés
Les journées se déroulent au rythme des sorties en zodiac, toujours suspendues à la météo et à l'état des glaces. Parmi les sites les plus marquants :
- la baie Tikhaïa, sur l'île Hooker, où subsistent les bâtiments d'une station polaire soviétique occupée de 1929 à 1959, avec son minuscule bureau de poste saisonnier;
- le rocher Rubini, une falaise d'orgues basaltiques où nichent par dizaines de milliers guillemots et mouettes tridactyles;
- l'île Champ et ses mystérieuses sphères de pierre, des concrétions naturelles parfaitement rondes qui vont de la taille d'une bille à celle d'un rocher de plusieurs mètres;
- le cap Flora, tapissé de mousses et chargé de mémoire polaire.
Le royaume de l'ours
Ici, la hiérarchie est claire : l'ours polaire règne, et l'être humain passe. Les rencontres se font depuis le pont ou le zodiac, à distance respectueuse, sous l'œil des guides. Les morses se rassemblent par dizaines sur les plages de galets, les phoques se hissent sur les floes, et la baleine boréale, l'un des mammifères les plus longévifs de la planète, fréquente ces eaux froides. Pas un arbre, pas un buisson, à peine quelques mousses et saxifrages durant le bref été : la vie se concentre sur les falaises à oiseaux et dans une mer d'une richesse insoupçonnée.
Une géographie de glace
Les glaciers descendent directement dans la mer, vêlant des icebergs aux teintes de turquoise que le courant promène ensuite entre les détroits. Les brumes se lèvent et se referment en quelques minutes, transformant chaque passage entre les îles en négociation avec les éléments. C'est précisément cette incertitude qui fait le prix du voyage : rien n'y est garanti, ni l'itinéraire, ni les débarquements, et les carnets de route des expéditions ressemblent davantage à des journaux d'exploration qu'à des programmes de croisière.
En attendant le dégel
La terre François-Joseph demeure, pour l'immense majorité des voyageurs, une destination d'atlas et de récits. Si les routes du haut Arctique se rouvrent un jour largement, elle retrouvera sa place parmi les grands objectifs des navires d'expédition. D'ici là, elle continue de faire ce qu'elle fait depuis toujours : garder le silence au sommet de la carte, et nourrir les rêves de ceux qui la cherchent du doigt.