Vingt-six siècles d'histoire tiennent sur une seule colline. À Kerch, ville postée sur le détroit qui relie la mer Noire à la mer d'Azov, le mont Mithridate porte à la fois les ruines d'une capitale grecque antique, un obélisque de granit et un escalier monumental d'où le regard passe d'un continent à l'autre. Peu de ports peuvent en dire autant; celui-ci le fait sans bruit, à l'écart des grands circuits.
Un carrefour entre deux mers
La position explique tout. Le passage, large de quelques kilomètres à peine, relie deux mers et sépare deux continents de fait : de tout temps, marchandises, armées et idées y ont transité. Dès le septième siècle avant notre ère, des colons grecs venus de Milet fondent ici Panticapée, qui deviendra la capitale du royaume du Bosphore, prospère grâce au commerce du blé entre la steppe et la Méditerranée. Byzantins, Génois, Tatars, Ottomans puis Russes se succéderont sur ce verrou stratégique. Le débarcadère se trouve à proximité du centre, et l'essentiel des sites se concentre autour de la place principale et de la hauteur qui la domine.
Le grand escalier de Mithridate
Depuis le cœur de la ville, un escalier d'apparat de plusieurs centaines de marches, dessiné dans les années 1830 par l'architecte italien Alexandre Digby, gravit le mont Mithridate. Griffons de pierre, paliers et balustrades rythment la montée, baptisée du nom du célèbre roi du Pont, Mithridate VI, ennemi juré de Rome, qui trouva la mort ici en 63 avant notre ère. Au sommet, un obélisque élevé dès 1944 — l'un des tout premiers grands mémoriaux consacrés à cette guerre — honore les défenseurs de Kerch, et le panorama embrasse les toits, le port, le détroit et, par temps clair, la rive du Caucase.
Les pierres de Panticapée
Sur les pentes mêmes de la colline affleurent les vestiges de l'acropole antique : bases de colonnes, pans de murs, rues dallées. Les fouilles menées depuis le dix-neuvième siècle ont livré or scythe, céramiques et stèles dont une partie s'admire au musée d'histoire et d'archéologie, en contrebas. Un peu à l'écart, le kourgane royal, chambre funéraire du quatrième siècle avant notre ère précédée d'un impressionnant couloir de pierre appareillée, compte parmi les monuments funéraires antiques les mieux conservés de la région.
Une église byzantine et des mémoires douloureuses
Au pied de la colline, l'église Saint-Jean-Baptiste alterne assises de pierre claire et de brique rose : son cœur remonte au haut Moyen Âge, ce qui en fait l'un des plus anciens sanctuaires chrétiens de la région de la mer Noire. Autre visite marquante, les carrières d'Adjimouchkaï, à la périphérie, conservent le souvenir des soldats et civils qui y résistèrent en 1942 dans des galeries souterraines; le mémorial qui s'y trouve constitue l'un des lieux de recueillement majeurs de la ville, honorée du titre de « ville héroïque ».
Quelques conseils
- La montée du grand escalier demande un effort soutenu; prévoyez de l'eau, de bonnes chaussures et quelques pauses pour admirer la vue.
- Le centre, la colline et l'église se combinent à pied; le kourgane et les carrières exigent un court transfert.
- Portez des chaussures fermées sur les sites antiques : le terrain y est irrégulier.
- Les poissons du détroit, harengs et mulets en tête, font la fierté des tables locales.
- Le vent marin surprend même l'été : une veste légère n'est jamais de trop.
Un dernier regard du sommet
Avant de redescendre vers le navire, beaucoup s'attardent au sommet pour regarder passer les cargos entre les deux mers, exactement là où passaient les navires chargés de blé de l'Antiquité. Kerch rappelle qu'un port n'est jamais seulement un point sur la carte : c'est une porte entre des mondes, et certaines portes restent ouvertes depuis vingt-six siècles.