Vingt-deux coupoles d'écailles de tremble argenté montent en pyramide dans le ciel de Carélie, posées sur une île si plate qu'elle semble flotter. Kizhi, au milieu du lac Onega, dans le nord-ouest de la Russie, concentre en quelques hectares le génie des charpentiers du Grand Nord : un ensemble de bois inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, que les croisières fluviales entre Moscou et Saint-Pétersbourg desservent à la belle saison, au terme d'une navigation paisible sur les canaux et les grands lacs du Nord. Ce guide décrit un patrimoine intemporel; l'accessibilité de la destination suit, elle, le cours des circonstances internationales.
Une île-musée au milieu du lac
Les bateaux accostent à l'appontement sud de l'île, d'où partent les allées de planches qui sillonnent prairies et bosquets de bouleaux. Aucune voiture, aucun lampadaire : Kizhi presque entière est un musée de plein air, créé en 1960, où furent remontées maisons paysannes, granges, bains, moulin à vent et chapelles sauvées des campagnes caréliennes. On circule à pied, entre herbes hautes et clôtures de perches, escorté par le vent du lac. Deux hameaux anciens, Yamka et Vassilievo, subsistent d'ailleurs sur l'île, avec leurs isbas alignées face à l'eau.
L'église aux 22 coupoles
Le chef-d'œuvre se dresse près de la pointe sud : l'église de la Transfiguration, élevée en 1714, haute de 37 mètres jusqu'à sa croix sommitale, entièrement charpentée en pin sans un seul clou dans sa structure — les coupoles en cascade reposent sur un jeu d'assemblages d'une précision stupéfiante. La légende veut que le maître charpentier, l'ouvrage achevé, ait jeté sa hache dans le lac en déclarant qu'il n'y aurait jamais rien de tel ailleurs. Restaurée en profondeur pendant des décennies, selon les techniques mêmes des charpentiers d'origine, l'église a retrouvé son intérieur et son iconostase aux dizaines d'icônes.
Le pogost au complet
À ses côtés, l'église de l'Intercession, coiffée de neuf coupoles, servait au culte d'hiver : plus basse, plus facile à chauffer, elle accueille aujourd'hui icônes anciennes et chants liturgiques interprétés par de petits ensembles vocaux dont les harmonies emplissent la nef sombre. Le clocher octogonal complète le trio, et une enceinte de rondins referme l'ensemble — le pogost —, silhouette que les navigateurs du lac reconnaissent de loin depuis trois siècles.
La vie d'autrefois, maison par maison
Le reste de l'île déroule la civilisation paysanne du Nord russe : vastes maisons-fermes où logis et étable tenaient sous un même toit contre l'hiver, bains de vapeur au bord de l'eau, séchoirs à grain aux silhouettes d'échassiers. Des artisans en costume font revivre les gestes — broderie, tissage, taille du bois —, l'on croise des faucheurs dans les prés comme au XIXe siècle, et il arrive qu'un carillonneur fasse tinter les cloches au passage des visiteurs, sons clairs portés loin sur l'eau. La petite église de la Résurrection-de-Lazare, apportée d'un monastère voisin, passe pour l'une des plus anciennes constructions de bois de Russie.
Conseils de visite
- L'île se parcourt aisément à pied; comptez deux à trois heures pour l'essentiel, davantage avec les intérieurs.
- Le vent du lac surprend même en été : une couche coupe-vent est bienvenue.
- Les moustiques de Carélie ont leur réputation; un répulsif rend la promenade plus douce en juin et juillet.
Le bois et le temps
En s'éloignant sur les eaux grises de l'Onega, on garde longtemps en vue la pyramide d'écailles argentées qui fut élevée sans plans, sans grues et sans clous. Kizhi rappelle qu'avec du pin, une hache et une foi patiente, des charpentiers anonymes ont laissé à la Russie l'un de ses monuments les plus émouvants. Le lac, immense et calme, en protège la mémoire mieux qu'aucune muraille.