La Volga fait ici plus d'un demi-kilomètre de large, et Kostroma s'ouvre sur elle comme un éventail : après le grand incendie de 1773, les urbanistes de Catherine II redessinèrent les rues en rayons convergeant vers une esplanade unique, tournée vers le fleuve. Les bateaux des croisières fluviales accostent au pied de ce plan du XVIIIe siècle resté intact. La desserte de l'escale suit les circonstances et les itinéraires du moment; ce que la ville a de plus précieux, elle, ne bouge pas depuis quatre siècles, et c'est cela que raconte ce guide.
Le berceau des Romanov
En amont du centre, à la rencontre de la rivière Kostroma et du grand fleuve, le monastère Ipatiev serre ses églises blanches et ses bulbes dorés derrière une muraille. C'est ici qu'en 1613, le jeune Mikhaïl Romanov apprit que l'assemblée du pays venait de lui offrir le trône : trois cents ans de dynastie commencèrent derrière ces murs, à la sortie de la période de chaos que les Russes nomment le Temps des troubles. La cathédrale de la Trinité conserve un intérieur peint du sol aux voûtes, avec une iconostase dorée qui capte la moindre lueur des cierges. Même sans guide, le lieu impose son silence, et les visiteurs baissent la voix sans qu'on le leur demande.
Les arcades marchandes, toujours en service
Redescendu vers le centre, on traverse le Gostiny Dvor, le plus bel ensemble d'arcades commerçantes néoclassiques conservé en province russe. Une dizaine de bâtiments à colonnades, élevés après l'incendie de 1773, encadrent des cours où les marchands vendent aujourd'hui comme hier : lin brodé, miel, baies de la forêt et le fameux fromage local, fierté régionale que l'on goûte sur un coin de comptoir. Rien n'a été muséifié; les rangées Rouges et les halles à farine font toujours leur métier de boutiques, et c'est ce qui rend la promenade si vivante : on n'y visite pas un décor, on y fait ses courses avec la ville.
La place Susanine et sa tour
Toutes les rues de l'éventail convergent vers l'esplanade Susanine, nommée en l'honneur du paysan qui, selon la tradition, sauva le premier Romanov en égarant une troupe ennemie dans les marais gelés. La dominante du lieu est la tour des pompiers, élevée dans les années 1820 : trente-cinq mètres de colonnes et de belvédère classiques, si élégants qu'on la prendrait pour un monument commémoratif plutôt que pour un poste de guet. Autour, les façades pastel des anciens hôtels particuliers composent l'un des ensembles urbains les plus harmonieux de la haute Volga, à photographier de préférence en fin de journée, quand la lumière rase les colonnades.
La ville de la Fille des neiges
Kostroma s'est aussi donné un rôle de conte : la tradition russe en fait la patrie de Snegourotchka, la Fille des neiges, petite-fille du Père Gel. Sa résidence se visite, au grand bonheur des familles, et les boutiques déclinent son image en poupées, en dentelles et en boules de verre. Ce mélange de légende, de commerce et d'histoire dynastique résume assez bien l'endroit : ici, les siècles ne s'empilent pas, ils cohabitent sur les mêmes trottoirs de bois et de pierre, entre une échoppe de fromager et une porte de monastère.
Depuis le pont du bateau, au départ, on voit l'éventail se refermer lentement : la tour de guet, les colonnades, puis les bulbes d'Ipatiev entre les arbres de la rive. Kostroma fait partie de ces étapes de la Volga qui ne cherchent pas l'effet. Elle laisse au voyageur une lumière douce sur des façades classiques, l'odeur du bois ciré dans une cathédrale peinte, et l'envie de suivre encore le fleuve vers les autres villes de l'Anneau d'or.