La baie de Nagaev s'ouvre en demi-cercle sur la mer d'Okhotsk, cernée de collines rases où traînent souvent des lambeaux de brume. Sur la rive est, Magadan aligne ses grues portuaires, ses bateaux de pêche et ses immeubles aux couleurs passées. Rares sont les escales qui racontent une histoire aussi grave, et aussi nécessaire à entendre.
Une ville née de l'or
Tout commence en 1929, lorsque le port de Nagayevo est établi pour desservir les gisements aurifères de la Kolyma, dans l'arrière-pays. Magadan devient la porte d'entrée de cette région immense et, durant l'ère stalinienne, le point de débarquement de centaines de milliers de prisonniers envoyés dans les camps de travail. La ville actuelle, avec ses avenues larges et ses immeubles hérités de l'époque soviétique, s'est construite sur cette mémoire.
Le Masque de la Douleur
Sur la colline Krutaïa, à environ 3 km du centre, s'élève le monument le plus marquant de l'Extrême-Orient russe : le Masque de la Douleur, œuvre en béton du sculpteur Ernst Neizvestny inaugurée en 1996. Un visage monumental pleure des larmes en forme de petits masques; l'autre œil prend la forme d'une fenêtre à barreaux. Le regard du monument est tourné vers la baie où accostaient les navires de prisonniers. On en revient silencieux, et c'est sans doute le but.
Le musée régional
En ville, le musée régional de Magadan mérite une heure ou deux : collections sur la nature de l'Okhotsk, sur les cultures autochtones évènes et évenkes, sur la ruée vers l'or et sur l'histoire des camps de la Kolyma. Les objets du quotidien des détenus, présentés sobrement, complètent la visite du mémorial et donnent des visages à cette page sombre du XXe siècle. Les guides locaux, souvent descendants de déportés ou de pionniers, racontent la région avec une franchise qui touche.
Le front de mer
Retour vers la baie pour finir sur une note plus légère : les abords du rivage accueillent une promenade fréquentée par les familles dès qu'un rayon de soleil perce. On y observe les chalutiers, les silhouettes des grues et, au large, les reliefs de la presqu'île Staritski. L'air sent le sel et le varech; les mouettes se disputent les abords des bateaux. C'est la Russie du Pacifique, brute et attachante.
Paysages de l'Okhotsk
Autour de la rade, la nature du Grand Nord pacifique s'impose sans effort : collines couvertes d'une végétation rase, lumière changeante, mer froide où travaillent les pêcheurs. Par temps clair, les reliefs de la presqu'île Staritski ferment l'horizon au sud et donnent à la rade son allure de fjord évasé. Les navires d'expédition qui font halte ici consacrent souvent une partie de la journée à cette dimension sauvage, entre observation d'oiseaux marins et lecture de paysages que très peu de voyageurs occidentaux ont contemplés. L'été, la toundra des collines se couvre de fleurs basses et de baies, et la lumière du soir s'étire pendant des heures : de quoi rappeler que la région, si dure envers les hommes, reste d'une beauté sévère et prenante.
Préparer sa visite
Magadan accueille surtout des navires d'expédition en route le long de la mer d'Okhotsk. Les visites s'organisent généralement en autocar avec guide, formule recommandée : les sites sont dispersés et les taxis, peu nombreux. Un lainage supplémentaire et un coupe-vent trouvent toujours leur utilité, la brise de mer rafraîchissant vite les fins de journée. Prévoir des vêtements chauds même en été, la météo changeant vite sur la baie.
Au départ, le Masque de la Douleur reste longtemps visible sur sa colline, sentinelle grise au-dessus de la rade. Cette escale ne cherche pas à séduire; elle confie au voyageur un fragment de mémoire, et ce geste-là vaut bien des monuments.