Sur la carte, Novaya Zemlya ressemble à un bras replié qui sépare deux mers : la mer de Barents à l'ouest, la mer de Kara à l'est. Deux îles principales, près de 900 kilomètres du sud au nord, des glaciers qui vêlent directement dans l'océan. Rares sont les voyageurs qui peuvent dire y avoir posé le pied : seules quelques expéditions polaires russes, soumises à permis, à escorte et à météo, s'aventurent le long de ces côtes.
Une escale qui n'en est pas une
Aucun port d'accueil, aucun village ouvert aux navires de passage : ici, le mot escale reprend son sens premier de halte en route. Le navire d'expédition mouille dans une baie abritée, les zodiacs partent en reconnaissance, et chaque mise à terre dépend du vent, de la glace dérivante et des ours. Le programme d'une journée peut changer trois fois; les habitués des hautes latitudes le savent et s'en réjouissent, car cette incertitude est la promesse d'un littoral resté tel que les premiers navigateurs l'ont vu. On débarque sur des plages de galets gris, entre bois flottés et carcasses blanchies, et la toundra s'étend aussitôt, rase, piquetée de saxifrages et de pavots arctiques durant le court été, avec pour seul bruit le ressac et les cris lointains des sternes.
L'hivernage de Barents
Ces premiers navigateurs ont un nom qui domine tous les autres : Willem Barents. En 1596, cherchant le passage du Nord-Est vers la Chine, le pilote néerlandais vit son navire broyé par les glaces à la pointe nord-est de l'archipel. Son équipage bâtit une cabane avec les bois de l'épave et y survécut tout un hiver polaire — premier hivernage arctique documenté de l'histoire européenne, raconté jour après jour par l'un des marins. L'explorateur mourut sur le chemin du retour, en 1597, léguant son nom à la mer voisine. Les vestiges de la cabane, retrouvés presque intacts trois siècles plus tard, ont livré outils, livres et jusqu'à l'horloge, aujourd'hui exposés à Amsterdam. Naviguer dans ces parages, c'est littéralement suivre son sillage, cartes anciennes en main, et les conférenciers du bord ne se privent pas de relire à haute voix les pages du journal de l'équipage.
Le versant sauvage
Les zodiacs longent des falaises où nichent guillemots et mouettes tridactyles par dizaines de milliers, dans un vacarme qui couvre les moteurs. Sur les îlots du nord-ouest, les morses s'entassent en colonies compactes, monticules de défenses et de peau plissée qui se soulèvent d'un bloc au passage des embarcations. L'ours polaire, maître des lieux, appartient ici à une population distincte; chaque débarquement commence par la vigie des guides armés, et il n'est pas rare qu'une silhouette crème aperçue sur la crête transforme la marche prévue en observation prudente depuis la mer. Les glaciers de l'île du Nord, parmi les plus vastes de l'Arctique russe, ferment les fjords de leurs murailles bleutées d'où se détachent, dans un grondement, des pans entiers de glace.
Une histoire plus sombre, un horizon immense
L'archipel porte aussi la mémoire du XXe siècle : zone militaire fermée, il servit de terrain d'essais nucléaires durant la guerre froide, chapitre clos qui explique pourquoi ces rivages demeurent si peu visités. C'est ce paradoxe qui saisit le voyageur : un territoire tenu à l'écart des hommes et rendu, de fait, aux oiseaux, aux morses et à la toundra. Quand le navire remet le cap vers le sud, la longue échine blanche s'efface lentement dans la brume de mer. On emporte le sentiment d'avoir approché l'une des dernières marges du monde, là où les cartes ont longtemps hésité — et l'envie de rouvrir les récits des découvreurs, pour mesurer ce que ces eaux ont exigé de ceux qui les ont ouvertes.