Okhotsk Russia
Russia

Il faut regarder une carte pour mesurer ce que fut Okhotsk. Ce bourg de pêcheurs posé à l'embouchure de la rivière Okhota, sur la côte occidentale de la mer qui porte son nom, fut pendant deux siècles l'unique fenêtre de la Russie sur le Pacifique. Aujourd'hui, quelques milliers d'habitants, des maisons de bois et de tôle, un climat rude neuf mois sur douze : les rares navires d'expédition qui s'y arrêtent viennent chercher une page d'histoire, pas une promenade urbaine. Autant le dire d'emblée, et c'est précisément ce qui rend la halte mémorable.

Le premier port russe du Pacifique

Les Cosaques atteignirent ce rivage au milieu du 17e siècle, au terme d'une traversée de la Sibérie qui tenait de l'exploit permanent. Un fortin fut établi en 1647, puis un port : pendant des générations, tout ce que la Russie envoyait vers le Pacifique, hommes, ancres, voiles, farine, passait par la piste d'Okhotsk, des mois de cheval et de traîneau depuis Iakoutsk. C'est d'ici que partirent les expéditions qui dessinèrent la carte du Pacifique Nord, et c'est dans les chantiers de l'embouchure que furent construits les navires de Vitus Béring, dont les paquebots Saint-Pierre et Saint-Paul, lancés pour la grande expédition du Kamtchatka qui mena les Russes jusqu'à l'Alaska.

La capitale oubliée des fourrures

Au 18e siècle, les cales repartaient chargées de loutres de mer et de renards polaires, et les fourrures d'Amérique transitaient par ses entrepôts avant de rejoindre les marchés chinois. Puis tout s'est déplacé : le commerce vers l'Amour, la marine vers Petropavlovsk, l'Alaska vendue en 1867. La localité est retournée à la pêche, au saumon et au silence. Le bourg actuel vit des poissons de la mer la plus productive de Russie, et son quotidien, école, coopérative, quai de déchargement, se donne à voir sans décor.

Ce que l'on voit réellement à terre

Aucun quai de croisière ici : le débarquement se fait en embarcation pneumatique, selon la houle et la barre de l'embouchure, et rien n'est jamais garanti. À terre, la promenade traverse un bourg russe d'Extrême-Orient tel qu'il existe loin des itinéraires : monuments modestes rappelant les expéditions fondatrices, maisons basses aux fenêtres ouvragées, plage de galets gris où sèchent les filets. Un petit musée local conserve, selon les heures d'ouverture, des témoignages de l'épopée maritime et de la culture des peuples de la côte. Les habitants, peu habitués aux visiteurs, réservent un accueil dont la curiosité est réciproque. Prévoyez des bottes pour le débarquement et une couche coupe-vent, même au cœur de l'été.

La mer d'Okhotsk, personnage principal

Le vrai spectacle reste le plan d'eau lui-même. Cette mer froide, prise par les glaces une bonne partie de l'année, nourrit des colonies entières d'oiseaux marins, des phoques et des baleines que l'on guette depuis le pont durant les navigations d'approche. Les brumes s'y lèvent et s'y déchirent en quelques minutes, découvrant une côte de collines rases qui n'a pas changé depuis les Cosaques. C'est un paysage qui demande de la patience et récompense l'attention. Les naturalistes de bord guettent les phoques largha et les nuées de puffins fuligineux qui suivent les bancs de poissons; avec de la chance, un souffle de baleine ponctue la veille du matin.

On ne revient pas d'Okhotsk avec des photographies de monuments. On en revient avec une idée neuve des distances, et un respect durable pour ceux qui, à pied et à cheval, ont relié ce rivage au reste du monde. Sur la carte, désormais, ce nom ne désignera plus seulement une mer : il aura un visage, une rivière, et le souvenir d'un débarquement que peu de voyageurs peuvent raconter, quelque part entre l'histoire maritime et le vrai bout du monde.