Il existe encore des lieux où la carte du monde semble inachevée. Severnaïa Zemlia, la « Terre du Nord », en fait partie : cet archipel posé entre la mer de Kara et la mer des Laptev n'a été aperçu qu'en 1913 et cartographié dans les années 1930, ce qui en fait l'une des dernières grandes terres relevées par l'être humain. Aucun quai n'attend le voyageur, aucune boutique, aucun village. Seulement la glace, la roche et la lumière sans fin de l'été arctique, dans une région que quelques centaines de personnes à peine parcourent chaque année, à bord d'une poignée de navires spécialement renforcés pour ces latitudes.
Une escale d'expédition
Ici, le mot escale change de sens. Les navires d'expédition n'accostent pas : ils progressent prudemment entre les glaces de juillet et d'août, seules semaines où les conditions le permettent, puis mettent leurs embarcations pneumatiques à l'eau. Chaque sortie dépend de la banquise, du vent et des observations de l'équipe de guides. Le programme du jour s'écrit au matin même, parfois à midi, et se réinvente encore une heure plus tard. Ce caractère imprévisible fait partie de l'aventure : personne ne peut rien promettre, et c'est précisément ce qui rend chaque débarquement mémorable.
Le royaume des glaciers
L'archipel vit sous la glace. Les sorties en zodiac longent les fronts glaciaires du fjord Marat, s'approchent de la calotte Vavilov et, quand les conditions s'y prêtent, empruntent le détroit de l'Armée-Rouge, bordé par l'immense glacier de l'Académie-des-Sciences. Les parois bleutées se reflètent dans une eau d'encre, des blocs se détachent parfois dans un grondement sourd, et le silence qui suit paraît plus vaste encore. Les phrases se font rares à bord des embarcations; les regards suffisent. Même les guides les plus aguerris baissent la voix en approchant de ces murailles gelées, et les appareils photo finissent par se poser sur les genoux, vaincus par l'ampleur du décor.
La faune du bout du monde
La vie s'accroche pourtant à ces rivages. Les morses se rassemblent en colonies compactes sur les grèves, masse brune et bruyante que l'on observe à distance respectueuse depuis les zodiacs. Les phoques pointent leur tête entre les floes, et l'ours polaire, maître des lieux, chasse le long des lisières de glace; le croiser depuis le navire reste l'un des grands moments d'un voyage dans l'Extrême-Arctique russe. Dans le ciel, les mouettes ivoires, d'un blanc immaculé, accompagnent souvent les embarcations, et les falaises accueillent en été des oiseaux marins venus nicher à la faveur du court dégel.
À quoi s'attendre
- Les débarquements se font en petits groupes, encadrés par des guides polaires; bottes et parkas sont généralement fournies par le navire.
- Les distances d'observation de la faune sont strictes; les jumelles deviennent l'outil le plus précieux du voyage.
- Le soleil de minuit brouille les repères : prévoir un masque de nuit pour dormir.
- Les journées alternent conférences de spécialistes à bord et sorties sur l'eau, au gré de la météo.
- La souplesse est la première qualité du voyageur polaire; la patience, la deuxième.
Ce que laisse la Terre du Nord
Aucune photographie ne rend tout à fait l'échelle de ces paysages, ni cette impression d'être minuscule face à des glaciers qui portent des noms d'académies et d'armées mais n'ont jamais appartenu qu'au froid. Les passagers qui reviennent de Severnaïa Zemlia parlent moins de ce qu'ils ont vu que de ce qu'ils ont ressenti : une forme de recueillement devant un monde resté tel qu'avant nous, où l'être humain n'est qu'un visiteur toléré par la glace. Il faut des jours de navigation pour y parvenir, et quelques minutes de zodiac pour comprendre que le voyage en valait chaque mille marin.