Un minaret ottoman, un clocher orthodoxe, une synagogue et les cours dallées des kenassas karaïtes se partagent quelques centaines de mètres de ruelles : la vieille ville d'Evpatoria porte bien son surnom de Petite Jérusalem. Sur la côte occidentale de la Crimée, cette station balnéaire au passé de comptoir grec puis de place forte ottomane cache, à deux pas de ses plages de sable, l'un des quartiers anciens les plus singuliers de la mer Noire.
Gözlev derrière sa porte
L'entrée se fait par la porte de Gezlev, seul vestige des remparts du XVe siècle, qui abrite une maquette lumineuse de la cité ottomane d'autrefois. Passé la voûte, le lacis des ruelles blanches se resserre : murs chaulés, treilles de vigne, odeurs de café turc, chats endormis sur les seuils tièdes. On se croirait dans une médina, et c'est bien l'héritage de Gözlev, le nom que portait la cité quand les caravanes et les navires marchands s'y croisaient. Se perdre volontairement dans ce labyrinthe constitue le premier plaisir de l'escale.
La mosquée de Sinan
Au débouché du vieux quartier, face à la mer, la mosquée Juma-Jami aligne ses coupoles grises et ses deux minarets effilés. Le chantier fut lancé au milieu du XVIe siècle et la tradition l'attribue à Sinan, l'architecte des chefs-d'œuvre d'Istanbul; on retrouve d'ailleurs dans sa silhouette un écho direct du Bosphore. L'intérieur, sobre et lumineux, s'ouvre aux curieux en dehors des offices, tête et épaules couvertes, et les gardiens répondent volontiers aux questions. C'est le monument le plus imposant de la ville, et le plus émouvant quand la lumière du soir dore la pierre.
Sept religions, un quartier
La suite du parcours enchaîne les lieux de culte comme les perles d'un collier. Les kenassas karaïtes déploient leurs cours à colonnades tapissées de vigne, avec leur petit musée consacré à ce peuple turcophone de religion mosaïque dont Evpatoria fut un grand centre. La tekiye des derviches, ancien monastère soufi aux murs nus percés de cellules minuscules, garde une atmosphère de recueillement brut qui saisit dès le seuil. Plus loin se succèdent la synagogue Yegiya-Kapay, toujours vivante, les ruines de bains turcs médiévaux, la cathédrale Saint-Nicolas et son grand dôme, puis une église arménienne au classicisme mêlé. Peu de quartiers au monde réunissent autant de traditions sur si peu de rues.
Le sable et le tramway
Le front de mer ramène à la vocation première du lieu : de longues plages de sable fin descendent en pente douce dans une eau peu profonde qui chauffe vite, ce qui a bâti ici une réputation de station des familles et des cures d'enfants transmise de génération en génération. Un vieux tramway traverse les avenues ombragées en brinquebalant, comme il le fait depuis le début du XXe siècle, et les terrasses servent tchebureks dorés et maïs grillé face aux baigneurs. L'ambiance reste simple, joyeuse, sans prétention : celle d'une villégiature populaire fidèle à elle-même.
Repères pour l'escale
| Site | Distance du quai | Accès |
| Porte de Gezlev et vieille ville | Environ 1 km | À pied |
| Mosquée Juma-Jami | Environ 1 km | À pied |
| Kenassas karaïtes | Environ 1,2 km | À pied dans le vieux quartier |
| Plages du centre | Moins de 1 km | À pied |
Les escales de mer restent occasionnelles sur cette rive, et leur calendrier dépendra des itinéraires que les compagnies choisiront d'y tracer au fil du temps; la Petite Jérusalem, elle, continue de vivre à son rythme, entre appels à la prière, cloches et cris de mouettes. Ceux qui la parcourent un jour gardent le souvenir d'une leçon discrète : sur ce rivage, des peuples très différents ont bâti côte à côte, pierre contre pierre. C'est une idée qu'on remporte volontiers dans ses bagages.