Snow Hill Island Antarctica
Antarctica

D'abord, il y a le blanc. La mer de Weddell charrie ses plaques dérivantes jusqu'à l'horizon, et l'île Snow Hill justifie son nom : une longue échine glacée qui émerge à peine des glaces de mer, au nord-ouest de cette mer réputée la plus difficile d'accès de l'Antarctique. Puis, porté par le vent, arrive un son étrange, entre trompette et roulement : l'appel de milliers de manchots empereurs. C'est pour lui que les navires viennent jusqu'ici.

La colonie la plus convoitée du continent

Sur la banquise ancrée au sud de l'île vit une colonie de manchots empereurs, la plus septentrionale connue pour cette espèce. Selon les saisons, elle rassemble plusieurs milliers de couples et leurs poussins gris au duvet épais. L'empereur ne niche pas sur la terre ferme mais sur la glace de mer, ce qui rend chaque visite dépendante de l'état de la banquise. Voir ces oiseaux immenses se dandiner en files, glisser sur le ventre ou abriter un poussin entre leurs pattes demeure, pour beaucoup de voyageurs polaires, l'objectif d'une vie.

Y parvenir : brise-glace et hélicoptères

Aucune escale classique ne mène ici. Les rares expéditions qui tentent Snow Hill emploient de véritables brise-glaces, capables de progresser dans une glace épaisse, ou des navires polaires équipés d'hélicoptères. Dans ce dernier cas, les appareils déposent les passagers par rotations à distance respectueuse de la colonie, qu'on rejoint ensuite par une marche encadrée. Les fenêtres favorables se concentrent en octobre et en novembre, quand les poussins sont encore présents et la banquise praticable. Et il faut le dire sans détour : même alors, aucune réussite n'est garantie, la météo et les glaces gardant le dernier mot.

Face aux empereurs

Une fois sur place, les consignes sont strictes : distance minimale, gestes lents, temps limité. Ce sont souvent les manchots eux-mêmes qui s'approchent, curieux de ces silhouettes rouges immobiles. On entend le froissement des plumes, les appels des adultes qui retrouvent leur poussin dans la cohue, le craquement sourd de la glace. Autour, la lumière change sans prévenir, du gris laiteux à un bleu coupant. Les photographes s'agenouillent, les autres restent debout, saisis, et plus personne ne parle beaucoup.

La mémoire des pionniers

Snow Hill porte aussi une histoire humaine. Sur ses pentes libres de glace subsiste la cabane de bois où l'expédition suédoise d'Otto Nordenskjöld hiverna au tout début du XXe siècle, dans des conditions devenues légendaires après le naufrage de leur navire de soutien. Préservée comme monument historique, cette minuscule construction noire, arrimée face à l'immensité, rappelle ce que signifiait explorer ces parages sans moteur, sans radio et sans certitude de retour.

Une expédition, pas une croisière

Qui envisage Snow Hill doit accepter les règles du voyage polaire : itinéraire modifiable chaque jour, confort secondaire, patience obligatoire. L'équipement fourni ou exigé par les compagnies, parkas, bottes isolées, couches multiples, prend ici tout son sens, car les sorties durent des heures par des températures largement négatives. Les journées sans débarquement se passent à guetter les phoques crabiers sur les floes, les pétrels des neiges et les icebergs tabulaires de la mer de Weddell, qui composent à eux seuls un spectacle continu depuis la passerelle.

Ce qu'on ramène du bout du monde

Au moment où le navire fait route vers le nord, chacun sait qu'il vient de vivre une exception. Peu d'humains ont entendu la rumeur d'une colonie d'empereurs portée par le vent du large. Ceux qui en reviennent parlent moins de photographies que d'un sentiment : celui d'avoir été admis, quelques heures, dans un monde qui n'a pas besoin de nous, et qui continue de chanter dans le froid bien après le départ des visiteurs.