Izmail Ukraine
Ukraine

Quand les bateaux atteignent Izmail, le Danube n'est déjà plus un fleuve comme les autres : il se divise, s'élargit et prépare son delta. La ville s'étire le long du bras de Chilia, à l'extrême sud-ouest de l'Ukraine, et son quai reçoit depuis des générations les unités de la navigation danubienne. Peu d'escales du grand axe européen portent autant d'histoire militaire dans un décor aussi paisible d'acacias et de maisons basses.

La forteresse disparue

Izmail doit sa renommée à une date précise : le 22 décembre 1790, lorsque les troupes du général Souvorov s'emparèrent d'une forteresse ottomane réputée imprenable, épisode majeur de la guerre russo-turque de 1787-1792. Des fortifications, il reste aujourd'hui des fragments de remparts de terre et un fossé défensif qui atteint par endroits onze mètres de profondeur. Un parc-musée mémorial occupe le site depuis 1991; on le parcourt à pied, entre pelouses, arbres et panneaux, en essayant d'imaginer l'ampleur de la citadelle. L'exercice demande un peu d'imagination, justement — et c'est ce qui rend la promenade attachante : sous les herbes hautes, les ondulations du terrain dessinent encore le tracé des bastions, et les habitants viennent y marcher le soir comme dans n'importe quel parc, indifférents aux fantômes.

La petite mosquée et son diorama

Seul bâtiment de l'enceinte turque parvenu jusqu'à nous, une petite mosquée à coupole abrite un diorama consacré à l'assaut de 1790 : vaste toile panoramique, maquettes et armes d'époque rassemblées dans une salle unique et fraîche. La visite est courte, mais elle éclaire tout ce que l'on verra ensuite en ville — et elle rappelle que ce coin de Bessarabie fut ottoman pendant trois siècles.

L'avenue Souvorov

Le centre s'organise autour d'une longue avenue bordée d'arbres qui porte, elle aussi, le nom du général. On y longe la cathédrale de l'Intercession et sa colonnade néoclassique, des façades du dix-neuvième siècle, des cafés et le va-et-vient sans hâte d'une cité de province. Les marchés débordent de tomates, de fromages et de poissons du fleuve, reflet d'une région où cohabitent depuis longtemps Ukrainiens, Bulgares, Moldaves et Lipovans — chacun avec ses recettes et ses fêtes. Goûter une soupe de poisson du delta ou un fromage de brebis acheté à l'étal, c'est déjà comprendre la Bessarabie mieux que par n'importe quel exposé.

Aux portes du delta

En aval, le parc paysager régional des îles d'Izmail protège bancs de sable, saulaies et colonies d'oiseaux : hérons, cormorans, pélicans à la belle saison. Selon les programmes, des excursions permettent d'approcher ces paysages où le Danube achève sa course; même depuis le pont du bateau, le spectacle des rives basses, des barques et des filets tendus vaut de rester dehors, verre de thé en main. Les grues céréalières du port de commerce rappellent au passage que le Danube demeure une route de travail autant qu'un paysage.

Ce que l'escale fait ressentir

Izmail se visite en quelques heures et ne cherche pas à en faire davantage. Sa force tient à la superposition des époques : un nom turc, une gloire militaire russe, une identité ukrainienne et danubienne, des influences balkaniques dans les assiettes. Les voyageurs attentifs y trouvent une leçon d'histoire européenne condensée sur quelques kilomètres de berge.

Entre deux amarres, la ville laisse une impression singulière : celle d'une cité modeste posée sur un lieu que l'histoire a marqué au fer. Le bas Danube fut une frontière disputée pendant des siècles; il coule aujourd'hui, imperturbable, vers ses roseaux — et c'est ce calme-là que l'on emporte en larguant les amarres.