Bien avant le quai, une colline boisée se détache de la rive droite du Dnipro. Les Ukrainiens l'appellent la Tarasova Hora, la colline de Taras. C'est là que repose Taras Chevtchenko, poète et peintre devenu la conscience de tout un peuple. Les bateaux fluviaux qui sillonnent le grand fleuve ukrainien s'amarrent à ses pieds, dans une petite ville de la région de Tcherkassy où l'eau impose son rythme depuis des siècles.
Une escale au fil du Dnipro
Les unités fluviales font halte à un débarcadère situé près du centre. Le bourg se parcourt aisément à pied, mais la plupart des excursions mènent directement au mémorial, perché en amont. Un court trajet en autocar longe la rive avant de grimper vers le sommet. Depuis le belvédère, le regard embrasse la vallée sur des kilomètres : bancs de sable, îles basses, et la plaine qui s'étire jusqu'à l'horizon dans une lumière changeante qui a inspiré des générations de peintres.
La colline de Taras
Chevtchenko avait exprimé le souhait d'être enterré au bord du Dnipro, face aux steppes de son pays. Son vœu fut exaucé en 1861, lorsque sa dépouille fut transportée de Saint-Pétersbourg jusqu'à Kaniv. Un monument de bronze s'élève aujourd'hui au-dessus de la tombe, entouré de fleurs renouvelées en toute saison. Le musée voisin retrace la vie de cet ancien serf devenu artiste : son recueil le plus célèbre, le Kobzar, que des générations d'écoliers apprennent encore par cœur, ses poèmes interdits, ses années d'exil, ses gravures et ses aquarelles. Pour les visiteurs ukrainiens, la montée des marches vers la tombe tient du pèlerinage. Les passagers étrangers y saisissent quelque chose de rare : un pays tout entier résumé dans la mémoire d'un seul homme.
Une ville plus ancienne qu'il n'y paraît
Redescendu vers le centre, on mesure l'âge réel de Kaniv devant la cathédrale Saint-Georges, élevée au douzième siècle à l'époque de la Rus' de Kyiv. Ses murs massifs, remaniés au fil des reconstructions, comptent parmi les plus anciens du pays. Autour, la ville déroule ses rues tranquilles, son marché, ses parcs ombragés et ses monuments dédiés aux soldats de la Seconde Guerre mondiale. Rien de spectaculaire ici : plutôt la vie ordinaire de la province ukrainienne, ses jardins potagers, ses vendeuses de fruits et ses clochers dorés.
Le fleuve et la nature
En aval, un barrage hydroélectrique retient un vaste réservoir qui a transformé le paysage fluvial. En amont, les collines de Kaniv abritent l'une des plus anciennes réserves naturelles du pays, créée en 1923. Ravins profonds, forêts de chênes et falaises de lœss composent un relief étonnamment accidenté pour la région. Les ornithologues y observent des dizaines d'espèces nicheuses, et les berges attirent pêcheurs et promeneurs dès les premiers beaux jours.
Quelques repères avant de descendre
- Le mémorial de Chevtchenko se trouve en retrait du centre; les excursions organisées incluent le transport.
- Comptez de deux à trois heures pour le musée, la tombe et le belvédère.
- La montée vers la tombe se fait par un long escalier; un sentier plus doux existe pour ceux qui préfèrent éviter les marches.
- L'ombre se fait rare au sommet en été : chapeau et bouteille d'eau rendront service.
- La monnaie locale est la hryvnia; les commerces du centre acceptent rarement les cartes étrangères.
Avant de larguer les amarres
Au retour vers le bateau, beaucoup de passagers se retournent une dernière fois vers les hauteurs boisées. Le monument n'est plus qu'une silhouette parmi les arbres, mais quelque chose demeure : les vers de Chevtchenko, gravés dans la mémoire ukrainienne, qui parlent d'un fleuve puissant, de vent dans les saules et de liberté. Le Dnipro, lui, poursuit sa route vers la mer Noire, indifférent et fidèle à la fois.