Une île de douze kilomètres fend le Dniepr en plein cœur de la ville : Khortytsia, la plus grande île fluviale du pays, berceau des cosaques zaporogues. Zaporijjia s'est bâtie autour d'elle, entre steppe et rives industrielles, et c'est vers ce grand vaisseau de verdure que convergent les passagers des croisières du fleuve. L'escale raconte une double épopée : celle des cavaliers libres d'autrefois et celle des bâtisseurs qui domptèrent les rapides.
Le fleuve et son barrage
Le nom de la ville vient des porohy, les rapides qui barraient jadis le Dniepr; les cavaliers dits « d'au-delà des rapides » y avaient établi leurs camps retranchés. Dans les années 1930, l'immense barrage DniproHES, longtemps la plus grande centrale hydroélectrique d'Europe, a noyé ces cataractes sous un lac tranquille. Son arc de béton ferme aujourd'hui l'horizon en amont de l'île, et la navigation franchit l'ouvrage par écluse : pour beaucoup de passagers, cette descente entre les portes ruisselantes constitue déjà un moment fort du voyage. Depuis les berges, la grande courbe grise et le plan d'eau composent un paysage de force tranquille.
La Sitch ressuscitée
Sur une hauteur de Khortytsia, une palissade de bois hérissée de tours reconstitue une sitch, le camp fortifié où ces hommes libres vécurent du XVIe au XVIIIe siècle. On franchit le porche pour longer les kourenis, ces logis collectifs aux toits de roseau, l'église de bois au clocher pointu et la place d'armes où résonnaient les conseils. Le musée voisin conserve la plus riche collection de reliques cosaques du pays : sabres courbes, bulawas de commandement, pipes, étendards. L'ensemble se découvre en deux ou trois heures et donne chair à une légende que les romans et les tableaux ont répandue bien au-delà des steppes.
Cavaliers et vieux chêne
La tradition équestre demeure vivante sur l'île, et des cavaliers y font parfois revivre la voltige des anciens : sabres levés, montures lancées au galop, acrobaties héritées des campements. Les visiteurs qui disposent d'un peu plus de temps poussent jusqu'au vieux chêne de la rive droite, que la tradition dit vieux de sept siècles et associe à la fameuse lettre moqueuse adressée au sultan, scène immortalisée par le peintre Répine. Son tronc énorme, soutenu par des étais, impose le respect même aux plus pressés. Vrai ou embelli, le récit fait sourire les guides eux-mêmes, et c'est aussi cela, l'esprit du lieu.
La steppe et les pierres
Khortytsia réserve enfin sa part de silence. Des sentiers traversent la steppe haute, entre graminées argentées et falaises grises plongeant dans l'eau, jusqu'à un lapidarium où veillent des stèles de pierre laissées par les Scythes et les nomades des siècles suivants. Le vent couche les herbes par vagues, et l'on entend surtout les alouettes. Face à l'eau, on mesure l'ancienneté de ce carrefour : chaque peuple de passage a gravé ici sa trace. Les panoramas sur les deux bras du Dniepr, surtout en fin de journée, comptent parmi les plus amples de tout son cours.
Repères pour l'escale
| Site | Distance du quai | Accès |
| Île de Khortytsia (Sitch et musée) | Quelques kilomètres | Autocar d'excursion ou taxi |
| Barrage DniproHES (points de vue) | Environ 5 km | Taxi ou excursion |
| Avenue Sobornyi (centre-ville) | Variable selon l'amarrage | Taxi ou transport local |
Les navires du Dniepr font route vers Zaporijjia lorsque les itinéraires fluviaux le permettent, et cette escale se vit alors comme une plongée dans l'imaginaire des steppes. On repart avec des images contrastées : une palissade de bois face à une muraille de béton, des stèles millénaires face aux grues du port, des chants d'église face au grondement des turbines. Entre les deux coule le fleuve, patient, qui a vu passer les radeaux cosaques et attend simplement les prochains voyageurs.