Le silence frappe en premier. Puis on distingue, peu à peu, la rumeur : des milliers de cris d'oiseaux de mer portés par le vent au-dessus des falaises. Canna, la plus occidentale des Petites Îles des Hébrides intérieures, réserve son mouillage aux navires d'expédition et aux petites unités, dont les annexes accostent au débarcadère de l'est de l'île, dans un mouillage abrité qui compte parmi les plus sûrs des Petites Îles. Une poignée d'habitants, une ferme, une église, un café : voilà tout le bâti. Le reste appartient aux prairies, aux basaltes et aux oiseaux.

Le domaine entier est confié depuis 1981 au National Trust for Scotland, qui veille sur ses paysages autant que sur son héritage gaélique. On débarque ici comme on entre dans une bibliothèque à ciel ouvert : chaque colline, chaque muret porte une histoire, et le petit centre d'accueil près du débarcadère aide à les déchiffrer. Les habitants, qu'on croise à la ferme ou au café, complètent volontiers le récit.

Un sanctuaire d'oiseaux de mer

Classée refuge ornithologique dès 1938, l'île héberge plus de vingt mille oiseaux marins nicheurs. De la fin du printemps au cœur de l'été, macareux, guillemots et petits pingouins occupent les corniches des falaises, tandis que les sternes plongent dans les criques et que les phoques se hissent sur les rochers. Les sentiers qui longent la côte offrent des postes d'observation naturels ; jumelles fortement recommandées. Avec un peu de chance, le passage d'un aigle ou le souffle lointain d'un cétacé complètera le tableau. Le printemps ajoute aux parois les taches blanches des fleurs et le vacarme joyeux des colonies au grand complet.

Canna House et la mémoire gaélique

L'autre trésor de l'île tient dans une maison de pierre entourée de jardins clos. Canna House fut la demeure de John Lorne Campbell et de son épouse Margaret Fay Shaw, qui consacrèrent leur vie à recueillir chants, récits et poésies du monde gaélique. Leur collection, l'une des plus riches qui soient, dort ici même : enregistrements, manuscrits, photographies et même papillons y voisinent dans un joyeux et minutieux désordre de chercheurs. Récemment restaurée, la maison se visite lors de visites guidées en petits groupes, selon les disponibilités du jour ; les jardins, eux, accueillent librement les promeneurs.

Marcher jusqu'à Compass Hill

Les marcheurs mettront le cap sur Compass Hill, au nord-est. La colline doit son nom aux minéraux de ses roches volcaniques, réputés affoler les compas des navires qui serraient la côte de trop près. Du sommet, la vue embrasse les montagnes de Rum, les falaises de l'île voisine de Sanday, reliée par une passerelle, et par temps clair les silhouettes de Skye. Le chemin traverse prairies et pâturages où paissent vaches des Highlands et moutons, seuls encombrements possibles de la journée. Compter deux bonnes heures aller-retour depuis le débarcadère, vent de face au moins dans un sens.

L'escale des petites choses

Tout ici se savoure dans les détails : l'église en forme de fusée près du rivage, surnom affectueux des insulaires ; le courrier déposé dans une cabane fonctionnant à la confiance ; le café insulaire qui sert soupes, pains et gâteaux préparés avec les produits de la ferme voisine. Rien n'y est mis en scène, et c'est précisément ce qui touche. Les visiteurs repartent souvent avec le sentiment d'avoir été reçus dans une maison plutôt que dans un site.

Lorsque l'annexe reprend la mer, les falaises se couvrent à nouveau de leur nuée d'ailes blanches. Canna aura offert une journée hors des circuits, faite de vent, de chants d'oiseaux et de mémoire gaélique. Dans le carnet du voyageur, cette petite île pèse souvent plus lourd que bien des capitales.