L'odeur arrive avant la terre ferme. Un parfum de fumée de tourbe flotte sur la baie de Port Ellen dès que le vent tourne, et les amateurs à bord échangent un sourire entendu : voici Islay, capitale mondiale du whisky tourbé. Cette terre du sud des Hébrides intérieures compte une dizaine de distilleries en activité pour à peine plus de 3000 habitants, et trois des plus légendaires se succèdent le long d'une même route côtière, à distance de marche du point de débarquement. Les navires mouillent dans la baie et transfèrent leurs passagers en annexe jusqu'au village.
Port Ellen, sobre et blanc
Fondé dans les années 1820 et nommé en l'honneur de l'épouse du laird de l'époque, Port Ellen aligne ses maisons blanchies à la chaux autour d'une baie sablonneuse. Le village se parcourt en quelques minutes : une rue principale, un magasin, quelques cafés, des pêcheurs qui déchargent casiers et filets. C'est un point de départ plus qu'une destination, et tout le monde ici le sait. Les maisons basses, alignées face à l'eau, gardent la sobriété des bourgs ouvriers de l'époque victorienne. Les passagers pressés trouvent des taxis et des navettes près du quai ; les marcheurs, eux, prennent la direction de l'est.
Le sentier des trois distilleries
Une piste asphaltée réservée aux piétons et aux cyclistes longe la côte sur cinq kilomètres et demi et dessert, dans l'ordre, trois noms que les connaisseurs prononcent avec respect : Laphroaig, Lagavulin et Ardbeg. Chacune affiche son nom en grandes lettres noires sur des murs d'un blanc éclatant, face à la mer. Les visites guidées expliquent le maltage, le rôle de la tourbe et le vieillissement en fût, avant une dégustation dans des salles qui sentent bon le chêne et l'iode ; mieux vaut réserver à l'avance en été, car les places partent vite. Le tableau suivant aide à planifier la marche depuis le point de débarquement.
| Distillerie | Distance du quai | Temps de marche |
| Laphroaig | environ 1,5 km | 20 minutes |
| Lagavulin | environ 3,5 km | 45 minutes |
| Ardbeg | environ 5,5 km | 1 h 10 |
Entre deux drams
Le trajet lui-même vaut la peine. La piste passe devant des anses rocheuses où paressent des phoques, des ruines couvertes de lichen et des landes où paissent les moutons. Les entrepôts croisés en chemin, où dorment des milliers de fûts face aux embruns, expliquent à eux seuls le caractère marin des whiskys d'ici. À Lagavulin, un sentier court mène aux vestiges du château de Dunyvaig, ancienne forteresse des seigneurs des Îles perchée sur son promontoire, qui gardait jadis l'entrée de la baie. Ceux qui préfèrent la nature au whisky peuvent aussi longer la grande plage de Kilnaughton, sur la rive opposée de l'anse, jusqu'au phare carré de Carraig Fhada, l'un des rares de ce type en Écosse.
Un peu plus loin, si le temps le permet
Avec une excursion organisée ou un taxi, le rayon s'élargit. La croix de Kildalton, au bout de la route côtière qui se poursuit au-delà d'Ardbeg, passe pour la plus belle croix celtique intacte d'Écosse, sculptée vers l'an 800 dans une seule dalle de pierre. D'autres itinéraires filent vers Bowmore, village au plan géométrique dominé par son église ronde, construite ainsi, dit la légende, pour que le diable n'ait aucun coin où se cacher.
Le verre du retour
Au moment de regagner le navire, beaucoup de passagers serrent contre eux un sac de toile contenant une bouteille soigneusement choisie. D'autres rapportent simplement le souvenir d'un dram siroté face à la mer, là où l'orge maltée sèche au-dessus des feux de tourbe depuis deux siècles. Islay a cette particularité : son paysage se goûte autant qu'il se regarde, et le parfum de fumée qui accompagne le retour en annexe prolonge l'escale bien après la levée de l'ancre.