Quatre kilomètres de long, deux et demi de large, une quarantaine d'habitants : Muck est la benjamine des Small Isles, et sans doute l'une des escales les plus intimes qu'un navire puisse inscrire à son itinéraire dans les Hébrides. Ici, pas de monument ni de musée. On descend à terre pour marcher, saluer les fermiers, goûter un gâteau maison et regarder la mer autrement. Les annexes accostent au quai de Port Mòr, le hameau principal, niché au fond d'une anse de la côte sud.
Port Mòr, cinq maisons et un salon de thé
Le débarquement se règle en deux minutes : un quai de pierre, quelques embarcations de pêche, une rangée de maisons et, à cinq minutes de marche, le salon de thé de l'île, véritable centre névralgique. On y sert soupes, fruits de mer selon les arrivages, pains et pâtisseries sortis du four le matin même ; les scones tièdes disparaissent vite des assiettes. Les produits viennent pour beaucoup de la ferme voisine, car Muck appartient depuis 1896 à la même famille, les MacEwen, qui l'exploite comme une seule grande ferme tournée vers l'élevage. Une petite salle attenante expose photos et objets qui racontent un siècle de vie insulaire.
La traversée de l'île
Une seule route, à peine plus large qu'un chemin de ferme, relie Port Mòr à la baie de Gallanach, sur la côte nord. La traversée à pied demande une trentaine de minutes, entre pâturages, murets et fondrières où picorent les bécassines. À Gallanach, la récompense prend la forme d'un arc de sable clair face aux montagnes de Rum, avec Eigg et son arête caractéristique sur la droite. Des phoques se prélassent sur les rochers à marée basse, des vaches Highland ruminent parfois jusque sur la plage, et les jours de chance, marsouins ou dauphins croisent au large. Le sable garde les empreintes mêlées des sabots, des bottes et des pattes d'échassiers, résumé involontaire de la vie d'ici.
Beinn Airein, le balcon des Small Isles
Les marcheurs voudront pousser jusqu'au point culminant, Beinn Airein, 137 mètres. L'ascension depuis Port Mòr, comptée large, prend une heure et demie aller-retour, sur des pentes herbeuses sans réelle difficulté par temps sec. Là-haut, le regard fait le tour complet : Rum et ses sommets déchiquetés, Eigg toute proche, la longue silhouette de Coll au sud-ouest, la péninsule d'Ardnamurchan et son phare. Peu de sommets offrent autant pour si peu d'efforts, et l'on comprend vite pourquoi les habitants y montent, disent-ils, chaque fois qu'ils ont besoin de remettre leurs idées en place.
Une communauté au travail
Muck ne met en scène rien : tout ce qu'on y voit sert à quelque chose. Les balles de foin attendent près des granges, les casiers à homards sèchent au quai, l'école accueille une poignée d'enfants, et chacun cumule les métiers, de berger à capitaine de vedette. Les insulaires croisés sur la route engagent volontiers la conversation, souvent avec cet humour sec des gens qui vivent au gré des traversiers et des tempêtes. Certains proposent laine, savons ou cartes dessinées à la main dans une cabane en libre-service près du quai, où l'on paie dans une boîte, sur l'honneur.
Le luxe de la simplicité
Au retour vers le navire, l'annexe s'éloigne d'un rivage qui n'a pratiquement pas changé depuis un siècle. Muck n'aura montré ni ruine ni clocher, seulement une ferme posée sur l'océan, des plages sans personne et un thé servi avec le sourire. Bien des passagers, en comparant leurs souvenirs de voyage des mois plus tard, s'étonnent de constater que cette matinée sans programme figure parmi les plus précieuses. La simplicité, quand elle est vraie, se retient longtemps.