Le canot tangue un peu, l'embrun pique les joues, et devant vous grandit un plateau de granit posé sur la mer, cerné de falaises où tournoient les oiseaux. Lundy, ancrée dans le canal de Bristol au large du Devon, mesure à peine cinq kilomètres de long sur un de large. Son nom viendrait du vieux norrois et signifierait « l'île aux macareux » : les Vikings, déjà, l'avaient baptisée pour ses habitants à bec coloré. Aujourd'hui propriété du National Trust, elle vit sans voitures, presque sans habitants, et entièrement au rythme des marées.
Du débarcadère au village
Les passagers débarquent à Landing Bay, au sud de l'île, sur une jetée modeste blottie sous les falaises. De là, un chemin monte en lacets vers le plateau; la pente réveille les mollets, mais chaque virage dévoile un peu plus de mer. Là-haut, le « village » tient en quelques bâtiments de granit : une poignée de cottages, une boutique, l'église victorienne St Helena dont le clocher se voit de loin, et la Marisco Tavern, unique pub du lieu, installé dans l'ancien magasin des carriers du XIXe siècle. On y sert des plats simples et une bière locale, sous des plafonds bas où pendent bouées et photographies de naufrages. Petit plaisir de collectionneur : Lundy émet depuis 1929 ses propres timbres, ornés d'un macareux, qui affranchissent le courrier jusqu'au continent. Poster une carte d'ici compte parmi les souvenirs les plus originaux qui soient.
Le peuple des falaises
D'avril à juillet, les macareux nichent dans les terriers des pentes ouest, aux côtés des petits pingouins, des guillemots et des puffins des Anglais, ces oiseaux nocturnes qui creusent eux aussi leurs galeries dans la tourbe. Les sentiers du littoral permettent de les observer sans les déranger, en gardant ses distances des bords. Ajoutez les phoques gris qui se prélassent sur les rochers de la côte est, les chèvres sauvages, les poneys et les cerfs sika introduits jadis, et Lundy prend des allures d'arche de Noé battue par les vents. Les eaux qui l'entourent forment d'ailleurs l'une des premières réserves marines créées en Angleterre.
Marcher sur le toit de granit
Le plateau se prête à une marche facile et grandiose à la fois. Un chemin principal file vers le nord entre murets de pierre sèche, landes de bruyère et étangs minuscules. En route, on croise le vieux phare de granit érigé en 1819, si souvent noyé dans le brouillard qu'il fallut le remplacer par deux feux construits plus bas sur les caps. Grimper ses marches offre le meilleur panorama de l'île : la mer à 360 degrés, les côtes du Devon et du pays de Galles par temps clair. Le vent, lui, ne manque jamais au rendez-vous. Plus au sud se dressent les ruines du château de Marisco, élevé au XIIIe siècle, du temps où une famille de seigneurs pirates régnait sur ces parages. On croise rarement plus de quelques marcheurs en chemin; le sentiment d'avoir le plateau pour soi fait partie du voyage. Lundy a tout connu : moines, contrebandiers, carriers, fermiers. Il en reste des pierres éparses et de bonnes histoires.
Conseils pour l'escale
- Chaussures de marche recommandées : les sentiers sont bons, mais le terrain reste irrégulier.
- Vent fréquent, même l'été; une veste imperméable rend de fiers services.
- Aucun guichet automatique sur place; la boutique et le pub restent les seuls commerces.
Quand le canot repart vers le navire, on se retourne toujours. Le rivage s'éloigne, les falaises reprennent leur conversation avec la houle, et l'on songe que cette île minuscule a gardé ce que le monde moderne égare volontiers : le silence, l'espace et des oiseaux de mer par milliers. Trois heures ici laissent des souvenirs d'une semaine.