Sur Front Street, les voiliers se balancent à quelques mètres des terrasses et les chaises berçantes occupent les vérandas des maisons de capitaines. Beaufort, en Caroline du Nord, cultive depuis 1709 un art de vivre entre terre et mer : troisième plus ancienne ville de l'État, elle accueille les petits navires qui longent la côte Est, et son quartier historique se parcourt entièrement à pied, sans plan ni prétention.
Premiers pas sur Front Street
La rue du bord de l'eau concentre l'essentiel de la vie locale : quais de plaisance, boutiques d'artisans, comptoirs de crevettes et de crabe bleu. Les navires de American Cruise Lines font escale au cœur de la ville ou via Morehead City toute proche, et quelques minutes suffisent, dans les deux cas, pour se retrouver au milieu des demeures de bois blanc aux volets sombres, ombragées de chênes verts. Prendre le temps de lire les plaques : plusieurs maisons ont plus de deux siècles et portent encore le nom de leur premier armateur, souvenir d'une époque où chaque famille possédait sa goélette.
Sur les traces de Barbe-Noire
Beaufort tient une place à part dans la légende des pirates. Le célèbre Edward Teach, dit Barbe-Noire, fréquentait ces eaux au début du XVIIIe siècle, et c'est près de la passe d'entrée du port que fut retrouvée l'épave attribuée à son navire, le Queen Anne's Revenge, échoué en 1718. Le North Carolina Maritime Museum, à deux pas de Front Street, expose des canons, des instruments et des objets du quotidien remontés du fond. La visite éclaire aussi la longue tradition locale de construction de bateaux en bois ; de l'autre côté de la rue, l'atelier du musée entretient encore ce savoir-faire, copeaux au sol et coques en chantier.
Le vieux cimetière sous les chênes
À quelques rues du rivage, l'Old Burying Ground aligne ses pierres tombales patinées sous une voûte de branches tordues. On y circule librement entre les sépultures de marins, de soldats et de familles fondatrices ; certaines épitaphes du XVIIIe siècle se lisent encore, et les guides locaux racontent volontiers la légende la plus célèbre du lieu, celle de la petite fille rapatriée d'Angleterre dans un tonneau de rhum. L'endroit, paisible et ombragé, résume mieux que tout discours trois siècles d'histoire maritime, et les photographes y trouvent une lumière tamisée qui change avec chaque heure du jour.
Les chevaux sauvages d'en face
Juste devant les quais, de l'autre côté du chenal, s'étire la réserve Rachel Carson, un chapelet d'îles basses où vit une harde de chevaux sauvages. On les aperçoit parfois depuis la promenade ; pour approcher, des navettes maritimes et des locations de kayak partent du port, et des sorties d'observation d'une heure ou deux combinent chevaux, dauphins et oiseaux de rivage, avec commentaires des capitaines sur l'écologie fragile de ces bancs de sable. Hérons et aigrettes fréquentent les mêmes eaux calmes, indifférents au va-et-vient des visiteurs.
Une pause à la mode du Sud
Avant de remonter à bord, difficile de résister à un plat de crevettes sur gruau de maïs ou à une pointe de tarte au citron servie en terrasse. Les conversations vont lentement, les serveurs prennent des nouvelles : la petite ville a déjà été désignée parmi les plus accueillantes du pays, et cela se vérifie à table. Ceux qui préfèrent marcher digéreront le long des pontons, où les pélicans font la sieste sur les pilotis.
En larguant les amarres, tandis que la ligne des toits s'efface derrière les mâts, on garde l'image d'un rivage resté à l'échelle humaine, où les pirates ont laissé place aux hérons et où l'histoire se raconte sur les vérandas. Peu d'escales de la côte Est offrent autant en si peu de rues.