Il faut tendre l'oreille en descendant la passerelle : Florence et ses voisines de la rivière Tennessee ont changé l'histoire de la musique américaine. Dans ce coin tranquille du nord de l'Alabama, surnommé The Shoals, des studios de campagne ont enregistré Aretha Franklin, Wilson Pickett, Etta James et les Rolling Stones. Les navires fluviaux qui remontent la Tennessee y font étape précisément pour cela : une journée au pays de la soul.
Une étape des croisières fluviales
Les bateaux à aubes et navires fluviaux modernes accostent sur la rive, à proximité du parc riverain de la ville, au pied du barrage Wilson. Achevé en 1924, puis confié à la Tennessee Valley Authority, cet ouvrage monumental a dompté les rapides de Muscle Shoals, ces hauts-fonds qui donnèrent leur nom à la région et bloquèrent longtemps la navigation. Son écluse compte parmi les plus hautes de l'est du pays, et le franchissement, spectaculaire, se vit souvent depuis le pont.
Le père du blues
La visite musicale commence chronologiquement : William Christopher Handy, celui que l'Amérique appelle le père du blues, est né à Florence en 1873 dans une cabane de rondins. Le site regroupe la maison natale reconstituée, un musée et une bibliothèque où l'on suit le parcours du compositeur de Saint Louis Blues, l'un des premiers à coucher cette musique sur partition et à le faire entrer dans les salles de concert. Le piano et la trompette du musicien comptent parmi les pièces exposées.
FAME et Muscle Shoals Sound
De l'autre côté de la rivière, deux adresses de légende se visitent avec des guides locaux qui en connaissent chaque anecdote. Au studio FAME, Aretha Franklin enregistra en 1967 la session qui lança sa carrière chez Atlantic; Wilson Pickett, Etta James et Duane Allman y ont laissé leur empreinte. À quelques minutes, le Muscle Shoals Sound Studio du 3614 Jackson Highway, fondé en 1969 par quatre musiciens de studio dissidents — la fameuse section rythmique des Swampers —, accueillit les Rolling Stones, qui y mirent en boîte Brown Sugar et Wild Horses. Les lieux, restaurés, fonctionnent toujours.
La région entretient cet héritage bien au-delà des studios : chaque été, le W.C. Handy Music Festival remplit pendant une dizaine de jours les rues, les parcs et les cafés de Florence de concerts de jazz et de blues. Si votre passage coïncide, la ville entière devient une scène.
Frank Lloyd Wright au bord du Tennessee
Florence réserve une surprise architecturale : la maison Rosenbaum, dessinée en 1939 par Frank Lloyd Wright et achevée l'année suivante. Seule réalisation du maître en Alabama ouverte au public, cette résidence usonienne de brique, de cyprès et de verre illustre son idéal de maison abordable fondue dans son terrain. La visite guidée, courte, complète bien la journée musicale, et le quartier résidentiel qui l'entoure se prête à une promenade paisible.
Le centre-ville et la table locale
Court Street, l'artère principale, aligne commerces de disques, librairies et cafés dans des immeubles de brique du XIXe siècle. L'université de North Alabama, avec son campus arboré, donne au centre une vie étudiante. Côté assiette, la région défend son barbecue et son poisson-chat frit, servis sans chichi; plusieurs restaurants affichent des photos dédicacées des sessions mythiques, et il n'est pas rare que le serveur ait une histoire de session à raconter.
En larguant les amarres, une évidence s'impose : les grandes révolutions culturelles ne naissent pas toujours dans les capitales. Il a suffi ici d'une rivière, de quelques micros et d'une poignée de musiciens de studio pour que le monde entier se mette à fredonner des chansons venues du nord de l'Alabama. C'est cette fierté discrète que l'on emporte en remontant le fleuve.