Un grondement métallique annonce souvent l'arrivée à Fort Madison : celui du grand pont tournant qui pivote sur son axe pour laisser passer les convois du Mississippi. L'ouvrage, achevé en 1927, superpose deux tabliers, la route au-dessus, le chemin de fer en dessous, et demeure le plus grand pont tournant à deux niveaux du monde. C'est sous ce décor d'acier que les navires fluviaux accostent, au pied d'une petite cité de l'Iowa qui a grandi entre le fleuve et la voie ferrée.
Un quai au cœur de la ville
L'accostage se fait directement sur la rive, dans le secteur réaménagé de la marina et de l'ancienne gare Santa Fe, à quelques minutes à pied du centre. Aucune navette n'est nécessaire : on descend la passerelle et l'on se trouve déjà dans le vif du sujet, entre le parc riverain, les silhouettes des trains de marchandises et les façades de brique de l'avenue G. Les convois de la ligne BNSF défilent presque sans interruption, un spectacle en soi pour qui aime les chemins de fer. Le train de voyageurs transcontinental s'y arrête d'ailleurs toujours, héritage d'une époque où la bourgade servait d'étape entre Chicago et l'Ouest.
Le fort qui a donné son nom
À l'extrémité ouest du parc Riverview se dresse la reconstitution de l'ancien fort Madison, premier poste militaire américain établi sur le haut Mississippi, en 1808. Assiégé pendant la guerre de 1812, il fut abandonné puis incendié par sa propre garnison en 1813. La palissade de bois, les blockhaus et les guides en costume d'époque racontent aujourd'hui cette page mouvementée de la conquête du territoire. La visite se fait en moins d'une heure et donne tout son sens au nom des lieux; les enfants, eux, retiennent surtout les tirs de mousquet des démonstrations estivales.
Plumes, locomotives et vitrines anciennes
Le centre-ville se parcourt aisément à pied. On y croise :
- le musée Sheaffer, consacré au célèbre stylo à plume : c'est ici que le bijoutier Walter A. Sheaffer, inventeur d'un ingénieux remplissage à levier, fonda en 1913 la compagnie qui allait équiper des générations d'écoliers et de signataires de traités;
- le complexe muséal de l'ancienne gare Santa Fe, tenu par la société d'histoire du comté de Lee, où wagons, photographies et objets du quotidien retracent l'âge d'or du rail;
- les antiquaires et boutiques de l'avenue G, installés dans des immeubles du dix-neuvième siècle.
Chaque automne, tout le monde vibre au rythme du Tri-State Rodeo, une tradition qui remonte à 1948 et dont les affiches ornent plusieurs commerces à longueur d'année. Les habitants en parlent volontiers, et c'est souvent au fil de ces conversations que Fort Madison se révèle le mieux.
Le fleuve comme fil conducteur
Le parc Riverview longe le Mississippi sur près d'un kilomètre et demi, entre pelouses, pavillon de spectacles et tables à pique-nique. On y observe le va-et-vient des barges céréalières, les pêcheurs du dimanche et, avec un peu de patience, le lent pivotement du pont tournant; les couchers de soleil sur l'autre rive, boisée et sauvage, comptent parmi les plus doux du haut fleuve. Le courant paraît tranquille, mais il transporte l'essentiel des récoltes du Midwest vers le golfe du Mexique, comme il le fait depuis l'époque des vapeurs à aubes.
Le retour à bord
En regagnant la passerelle, on emporte de cette étape une impression de simplicité paisible : une bourgade modeste, fière de sa palissade, de ses trains et de ses stylos, qui regarde passer le fleuve depuis deux siècles. Quand le navire reprend son cap et que le pont d'acier pivote une dernière fois derrière lui, on comprend que le Mississippi ne se raconte pas seulement dans ses grandes villes, mais aussi dans ces bourgs riverains qui en gardent la mémoire.