Jekyll Island GA Georgia

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La mousse espagnole fait ici office de rideau de scène : elle pend des chênes verts en longues barbes grises, et il suffit que le navire s'amarre sur la rivière Jekyll pour que le décor soit planté. Les petites unités côtières qui suivent l'Intracoastal Waterway accostent au pied même du district historique — privilège rare, qui permet de débarquer directement dans l'une des pages les plus singulières de l'histoire américaine.

Le club des millionnaires

En 1886, un cercle très fermé fit de cette île de Géorgie son refuge d'hiver : les Morgan, Rockefeller, Vanderbilt et Pulitzer y firent bâtir un club aux allures de grand hôtel et des « cottages » qui n'avaient de modeste que le nom. On raconte qu'au tournant du vingtième siècle, une part considérable de la fortune mondiale se retrouvait certains soirs autour de ces tables. Le Jekyll Island Club dresse toujours sa tourelle au-dessus des pelouses, et l'on circule librement entre les demeures, sous les allées de chênes.

Flâner dans le district historique

Le musée Mosaic retrace cette époque dorée — photographies, objets, anecdotes de domestiques et de milliardaires — et propose des visites en trolley qui ouvrent l'intérieur de certains cottages restaurés. À voir aussi, la Faith Chapel et son vitrail signé Tiffany, minuscule église de bois où la lumière fait des merveilles en fin d'après-midi. Tout se parcourt à pied depuis le quai : le district n'occupe qu'une centaine d'hectares paisibles, entre rivière et marais. Les allées sablonneuses invitent à ralentir; on croise des cyclistes, des écureuils effrontés et, sur les galeries des cottages, des chaises berçantes qui semblent attendre leurs occupants d'il y a cent ans.

Le centre des tortues marines

À deux pas des cottages, le Georgia Sea Turtle Center soigne les tortues blessées ou malades de la côte atlantique. Les salles de réadaptation se visitent, bassins compris, et les soigneurs expliquent volontiers chaque cas en cours de traitement. Pour les familles, c'est souvent le moment préféré de l'escale — on repart en connaissant le prénom de chaque pensionnaire et la date prévue de sa remise à la mer.

Driftwood Beach

À la pointe nord, l'érosion a couché sur le sable des dizaines de chênes et de cèdres blanchis par le sel : squelettes d'arbres polis comme des sculptures, posés entre ciel et marée. L'endroit compte parmi les rivages les plus photographiés du Sud américain, surtout au lever du jour, quand la brume traîne encore entre les troncs. On s'y rend en quelques minutes de navette ou, mieux, à vélo, en longeant les terrains de golf et les marais où pêchent les aigrettes.

L'île à vélo

Propriété de l'État de Géorgie depuis 1947, l'île a échappé au développement intensif : environ 40 kilomètres de pistes cyclables serpentent entre marais salants, dunes et sous-bois. Des locations se trouvent près du quai et de l'ancien hôtel. Pédaler d'une plage à l'autre, héron en vol au-dessus des spartines, reste la plus belle façon de comprendre pourquoi les millionnaires avaient choisi cet endroit précis. L'été, les plages de la côte est servent d'ailleurs de site de ponte aux tortues caouannes — la boucle est bouclée avec le centre de soins, qui veille sur les nids.

La passerelle se relève face aux pelouses, et l'on mesure alors l'étrangeté de cette escale : un lieu conçu pour quelques dizaines de privilégiés, devenu parc public où chacun roule, marche et pique-nique sous les mêmes chênes. Les grandes fortunes sont parties; la douceur, elle, est restée — et elle accompagne longtemps ceux qui reprennent la voie de l'Intracoastal.