Ici, le Mississippi cesse d'être une abstraction de manuel de géographie. Large, brun, puissant, il roule sous le regard une masse d'eau qui a porté la vapeur, le coton et la musique de toute une nation. Les navires fluviaux accostent à Beale Street Landing, exactement là où la rue la plus célèbre du Sud vient mourir dans le fleuve : il suffit de gravir la berge pour que Memphis commence, sans transition ni temps mort.
Beale Street, la matrice
Trois coins de rue suffisent pour comprendre pourquoi cette artère est classée monument historique. Enseignes au néon, guitares en vitrine, clubs dont les portes ouvertes laissent fuir un riff dès le milieu de l'après-midi : Beale Street a vu naître une bonne part du blues urbain, quand W.C. Handy y couchait sur papier les musiques du delta. Le soir, la rue devient un festival permanent; en journée, elle se laisse arpenter plus calmement, entre boutiques de disques et murs couverts de mémoire musicale.
Une chambre au balcon du monde
À un peu plus d'un kilomètre du débarcadère, le National Civil Rights Museum occupe l'ancien Lorraine Motel, où Martin Luther King fut assassiné le 4 avril 1968. La façade turquoise, la couronne de fleurs au balcon de la chambre 306 : peu de lieux américains serrent la gorge aussi sûrement. Le musée, remarquablement conçu, retrace un siècle de luttes pour les droits civiques. On en ressort silencieux, et c'est exactement l'effet recherché : certaines escales doivent aussi passer par là.
Les pèlerinages sonores
La musique fournit le reste de l'itinéraire, à choisir selon le temps disponible :
- le Memphis Rock 'n' Soul Museum, à deux pas de la célèbre artère, pour saisir d'un coup l'histoire qui mène du gospel au rock;
- le Sun Studio, à environ trois kilomètres, cabine de lancement d'Elvis Presley, de Johnny Cash et de Jerry Lee Lewis;
- Graceland, à une quinzaine de kilomètres au sud, demeure du King devenue lieu de pèlerinage planétaire — à réserver aux escales longues ou aux excursions organisées.
Même sans franchir une seule porte de musée, la trame sonore de la journée est assurée : ici, un trottoir sans musique est un trottoir en panne.
Canards, barbecue et pyramide
Memphis cultive ses rituels avec un plaisir contagieux. À l'hôtel Peabody, la marche des canards — qui descendent chaque jour de leur suite par l'ascenseur pour barboter dans la fontaine du hall, tradition entretenue depuis les années 1930 — attire une foule ravie. À table, la ville défend son barbecue avec une ferveur théologique : côtes levées « dry rub », sandwichs au porc effiloché, débats sans fin sur la meilleure adresse. Et au nord du centre, une pyramide de verre de 32 étages brille au bord de l'eau, ancien aréna devenu temple du commerce de plein air; sa silhouette improbable ponctue toutes les photos prises depuis le pont.
Marcher le long du fleuve
Entre deux étapes, le parc riverain Tom Lee déroule pelouses et points de vue sur le pont Hernando de Soto et les convois de barges. Les couchers de soleil y sont d'une générosité rare : le Mississippi s'embrase, les néons s'allument derrière, et l'on comprend pourquoi tant de chansons commencent au bord de cette eau-là.
La note tenue
Au moment de larguer les amarres, Beale Street envoie encore quelques mesures par-dessus la berge, comme une section de cuivres qui refuse de conclure. Memphis ne se visite pas, elle s'écoute — et longtemps après le départ, quand le navire descend le grand fleuve brun, il en reste une note tenue quelque part entre la mémoire et l'oreille.