Une loutre de mer flotte sur le dos entre les mâts, occupée à ouvrir un coquillage sur son ventre : bienvenue à Monterey. La baie californienne est une aire marine protégée d'envergure nationale, et les navires y restent au mouillage; les chaloupes déposent les passagers en plein centre, au Fisherman's Wharf ou au quai municipal voisin. Rarement une arrivée aura mis la faune aussi vite au programme.
Un rivage qui grouille de vie
Avant même toute visite, le spectacle se joue au bord de l'eau : phoques vautrés sur les rochers, lions de mer bruyants sous les pilotis, forêts de kelp ondulant sous la surface, pélicans en escadrille au ras des vagues. La baie de Monterey doit cette abondance à un canyon sous-marin profond qui fait remonter les eaux riches du large. Les sorties d'observation des baleines partent directement des quais; les baleines grises défilent l'hiver le long de la côte pendant leur migration, les baleines à bosse dominent la belle saison, et les dauphins se comptent parfois par centaines en toute période.
Cannery Row, de la sardine à la littérature
Depuis les quais, un sentier riverain suit la côte jusqu'à Cannery Row, en une quinzaine de minutes de marche. Dans les années 1930, cette rue enfumée mettait la sardine en conserve pour l'Amérique entière; John Steinbeck l'a immortalisée dans le roman qui porte son nom, publié en 1945. Les conserveries ont fermé depuis longtemps, mais les bâtiments de tôle et de bois demeurent, reconvertis en boutiques et en restaurants. On marche dans les pas des personnages de Steinbeck, un œil sur les vitrines, l'autre sur la baie qui scintille entre les anciennes usines; des bustes et des plaques rappellent l'écrivain et son ami Ed Ricketts, le biologiste marin qui inspira le « Doc » du roman.
L'aquarium qui a changé la donne
Au bout de la rue, installé dans une ancienne conserverie, le Monterey Bay Aquarium compte parmi les institutions marines les plus réputées du monde. Sa forêt de kelp vivante, haute comme un immeuble, ses méduses hypnotiques et ses loutres pensionnaires justifient à eux seuls l'escale entière; l'établissement a d'ailleurs joué un rôle pionnier dans la protection de la baie et la réhabilitation des loutres orphelines. Prévoir au moins deux heures, davantage avec des enfants; les billets s'achètent idéalement à l'avance en période estivale. L'été, un trolley gratuit relie le centre-ville, les quais et l'aquarium, pratique pour économiser ses jambes.
L'échelle d'une escale réussie
Tout se tient dans un mouchoir de poche : les chaloupes accostent au centre, Cannery Row se trouve à un peu plus d'un kilomètre, l'aquarium à un kilomètre et demi. Aucun autocar n'est nécessaire pour remplir la journée, et c'est un luxe. Les plus curieux ajouteront le quartier historique et ses bâtisses d'adobe datant de l'époque mexicaine, quand la cité était la capitale de la Haute-Californie; la vieille douane, considérée comme l'un des plus anciens édifices publics de l'État, y monte encore la garde face au Wharf. Un chapitre que la ruée vers l'or a fait oublier trop vite, et qui se parcourt en quelques rues tranquilles.
À l'heure du retour, la chaloupe repasse au-dessus des forêts de kelp et chacun guette une dernière loutre. Monterey aura offert ce que peu d'escales réunissent : un rivage sauvage, des bassins de calibre mondial et un peu de littérature américaine, le tout à distance de marche. Steinbeck écrivait que Cannery Row est « un poème, une puanteur, un grincement »; la puanteur a disparu, le poème est resté.