Il existe deux Natchez, posées l'une sur l'autre. La première s'étire au ras de l'eau : quelques bâtiments de brique le long de Silver Street, un débarcadère, des terrasses qui regardent couler le Mississippi. La seconde occupe le sommet de la falaise et abrite derrière ses chênes l'un des plus riches ensembles de demeures d'avant la guerre de Sécession aux États-Unis. Les navires fluviaux accostent en bas, à Natchez Under-the-Hill. La journée consiste à monter, à ouvrir grand les yeux, puis à redescendre.
Under-the-Hill, l'ancien repaire des bateliers
Au XIXe siècle, ce ruban de terre coincé entre le fleuve et la falaise comptait parmi les endroits les plus mal famés de toute la vallée : tavernes, maisons de jeu, querelles de mariniers. Il en reste une poignée de façades, dont celle du Under-the-Hill Saloon, toujours en activité. Accordez-lui un moment avant d'entamer la montée : c'est ici que tout est né, au bord de l'eau, bien avant que le coton ne fasse sa fortune.
Le sommet de la falaise
En haut, un parc linéaire longe le rebord du plateau et domine le Mississippi sur des kilomètres. Le panorama porte jusqu'au pont qui enjambe le fleuve vers la Louisiane, sur la rive opposée. Les rues du centre historique s'ouvrent juste derrière : commerces, cafés et églises se succèdent à quelques minutes de marche, à une échelle qui se parcourt sans effort. Des visites en calèche partent du secteur central pour qui préfère se laisser conduire; le cocher égrène dates et anecdotes sans jamais forcer le ton, pendant que les sabots résonnent sur l'asphalte tiède.
Les grandes demeures du coton
Fondée par les Français en 1716, Natchez est plus ancienne que La Nouvelle-Orléans. Sa fortune, elle, date du XIXe siècle : à l'époque du coton, la petite cité concentrait l'une des plus fortes densités de millionnaires du pays. Plus de 500 maisons d'époque ont traversé le temps, souvent ouvertes aux visiteurs. Une tradition locale née dans les années 1930, le pèlerinage du printemps, veut que les propriétaires ouvrent leurs salons au public certaines semaines de l'année; hors saison, plusieurs demeures se visitent tout de même à l'année. Trois retiennent particulièrement l'attention :
- Stanton Hall, colossale résidence à colonnes qui occupe un pâté de maisons entier au cœur du centre;
- Longwood, étonnante construction octogonale coiffée d'un dôme, restée inachevée : les ouvriers ont abandonné le chantier en 1861, laissant outils et échafaudages que l'on observe encore aux étages;
- Melrose, domaine préservé par le National Park Service, où la visite aborde autant la vie des propriétaires que celle des personnes réduites en esclavage.
Une histoire regardée en face
Cette opulence reposait sur l'esclavage, et la destination ne l'esquive plus. Aux Forks of the Road, à la sortie du centre, se tenait l'un des plus importants marchés d'esclaves du Sud; le site, désormais rattaché au parc historique national, le rappelle avec sobriété. Cette mémoire donne à l'élégance des grandes maisons une profondeur que les colonnes seules ne racontent pas.
Le retour vers le fleuve
Avant de redescendre, laissez un peu de temps aux rues résidentielles, où les galeries à balustrades s'alignent sous les arbres. Puis reprenez la pente vers Silver Street. En fin de journée, la lumière rase le Mississippi et dore la falaise; les habitants viennent s'y asseoir pour ne rien faire d'autre que regarder l'eau. Faites comme eux quelques instants. Entre le saloon des bateliers et les dômes du coton, Natchez aura montré ses deux visages, et c'est leur contraste que l'on remporte à bord.