Un petit traversier fait patiemment la navette sur la rivière Tred Avon, comme d'autres l'ont fait avant lui, presque sans interruption, depuis 1683. Le service reliant Oxford à Bellevue est considéré comme le plus ancien traversier privé en activité continue aux États-Unis, et il donne le ton de cette étape : dans ce village de la baie de Chesapeake, le temps avance à la vitesse des voiliers qui rentrent au mouillage. Les navires de croisière côtière font halte ici précisément pour cette douceur.
Un ancien grand port devenu village
Il faut imaginer qu'Oxford, fondée en 1683, fut désignée en 1694 port d'entrée officiel de la rive orientale du Maryland. Les navires marchands y déchargeaient leurs cargaisons et repartaient chargés de tabac, et la localité comptait parmi les plus actives de la colonie. Le commerce a fini par migrer ailleurs, laissant derrière lui des rues calmes, des maisons de bois aux jardins soignés et une communauté tournée vers la voile et la pêche au crabe. Ce déclin paisible est devenu son plus grand charme discret : rien n'est venu bousculer l'échelle humaine du village.
Flâner entre la grand-rue et le rivage
La visite tient en une promenade. La rue principale descend doucement vers l'eau, bordée de demeures dont certaines remontent aux années 1600 et 1700. L'auberge Robert Morris, du nom d'un marchand dont le fils contribua au financement de la Révolution américaine, accueille toujours les voyageurs derrière sa façade ancienne. Un peu plus loin, la petite plage du Strand invite à tremper les pieds dans la Tred Avon, face aux voiles blanches. Le musée local raconte trois siècles de navigation, de chantiers navals et de vie ostréicole.
Les amateurs d'architecture s'attarderont sur les détails : impostes ouvragées au-dessus des portes, bardeaux de cèdre argentés par le sel, jardins clôturés de piquets blancs où grimpent les roses trémières. Chaque maison semble tenir un journal intime des trois derniers siècles, et les plaques historiques, discrètes, en livrent quelques pages aux marcheurs attentifs.
Le pays des watermen
Oxford demeure un port de travail à sa manière : les watermen de la Chesapeake y relèvent encore leurs casiers, et les chantiers entretiennent yachts et bateaux de bois dans une odeur de vernis et de copeaux. Selon la saison, les tables des environs servent le fameux crabe bleu de la baie, en galettes ou à décortiquer soi-même, avec la simplicité des recettes qui n'ont pas besoin d'artifice. Observer les allées et venues des bateaux depuis un banc du rivage constitue ici une activité à part entière, que personne ne songerait à trouver oisive. Les couchers de soleil sur l'eau, réputés dans tout le comté, concluent la journée en beauté pour les navires qui s'attardent.
Le traversier lui-même vaut la traversée : dix minutes sur la Tred Avon, à hauteur d'eau, entre voiliers et cormorans, pour rejoindre Bellevue et revenir. Beaucoup de passagers en profitent pour boucler la boucle à vélo par les routes plates du comté de Talbot, entre champs de maïs et criques. Les gourmands, eux, guetteront la crèmerie locale, institution estivale dont les parfums changent au gré des récoltes, et les tables qui servent la soupe de crabe du Maryland, réconfort classique des jours de brise.
Au moment du départ, le traversier poursuit ses allers-retours immuables, indifférent aux siècles qui passent. C'est sans doute l'image que l'on gardera de cette escale : un village qui a connu la grandeur des ports coloniaux et qui a choisi, depuis, la constance tranquille de l'eau, des voiles et des saisons. On repart plus calme qu'on est arrivé, ce qui est peut-être la plus belle chose qu'une destination puisse offrir.