L'entrée au port compte parmi les plus saisissantes du Pacifique Sud : le navire s'engage dans une baie profonde taillée dans un ancien volcan effondré, entre des versants d'un vert intense qui plongent droit dans l'eau. Au-dessus de la rade, le mont Pioa retient les nuages au point d'avoir gagné son surnom de Rainmaker, le faiseur de pluie. Pago Pago, capitale des Samoa américaines sur l'île de Tutuila, accueille les paquebots directement à quai, au cœur du village de Fagatogo.
Un port qui travaille
Il faut le savoir en descendant la passerelle : la rade demeure avant tout un port de pêche et de conserveries de thon, poumon économique du territoire. Les thoniers côtoient les cargos, et cette activité donne à l'endroit une vérité que bien des terminaux aseptisés ont perdue. À quelques minutes à pied, le marché de Fagatogo aligne taros, bananes, noix de coco, colliers de fleurs et artisanat local; on y paie en dollars américains et les sourires viennent sans supplément.
Le parc national du bout du monde
Tutuila abrite l'un des parcs nationaux les moins visités des États-Unis, le National Park of American Samoa, qui protège forêt tropicale, récifs coralliens et villages traditionnels. Son centre d'accueil se trouve à distance de marche du quai : on y prépare une excursion, on y découvre la faune du territoire, notamment les roussettes qui planent au-dessus de la canopée en plein jour. Les plus sportifs s'attaquent au sentier du mont Alava, une randonnée exigeante d'une demi-journée qui récompense l'effort par une vue plongeante sur la rade et la côte nord.
Villages, aiga bus et bord de mer
Pour rayonner, les visiteurs empruntent volontiers les aiga bus, ces autobus locaux hauts en couleur, souvent construits sur des châssis de camion et décorés selon l'humeur de leur propriétaire. Ils desservent les villages du littoral, leurs églises blanches et leurs fale, ces maisons ouvertes aux toits arrondis où se tiennent les conseils de famille. En chemin, la route côtière révèle des anses de sable, des récifs affleurants et le fameux Flowerpot Rock, un rocher coiffé de végétation posé dans le lagon comme un pot de fleurs géant.
Les gourmands chercheront les saveurs du cru : taro rôti, poisson mariné dans le lait de coco, beignets panikeke vendus au marché. Les repas traditionnels cuits au four de pierres, l'umu, se découvrent lors des excursions culturelles organisées dans les villages, où l'accueil se fait en musique et en colliers de fleurs.
La culture samoane, bien vivante
Les Samoa américaines revendiquent le fa'a Samoa, la manière samoane, qui règle la vie des familles étendues et l'usage des terres. Le musée Jean P. Haydon, installé près du port, en présente les fondements : tapa, pirogues, outils de tatouage traditionnel. Les averses passent vite sous le Rainmaker, et chacune laisse la baie encore plus verte qu'avant. Prévoir un imperméable léger relève ici du simple bon sens.
Sur le plan pratique, tout concourt à une journée facile : on débarque à pied sec en plein centre, le dollar américain a cours, l'anglais est parlé partout à côté du samoan, et les distances du village se couvrent sans transport. Le dimanche, en revanche, le territoire vit au ralenti et les églises se remplissent de chants : une belle occasion d'écouter, avec discrétion, des harmonies que bien des chorales envieraient.
En reprenant la mer, le regard s'attarde sur cette rade encaissée qui a tant impressionné les navigateurs. Pago Pago laisse un souvenir composite et attachant : des montagnes trempées de pluie, l'odeur du thon et des fleurs de frangipanier, des autobus bariolés et une culture insulaire qui n'a rien cédé d'essentiel. Le Pacifique compte des escales plus léchées; il en compte peu d'aussi vraies.