« Will it play in Peoria? » Pendant des décennies, les gens de théâtre new-yorkais posaient cette question avant chaque tournée : si un numéro plaisait à Peoria, il plairait partout en Amérique. La formule a fait de cette cité de l'Illinois le symbole du cœur du pays, et c'est exactement ce que découvrent les passagers des bateaux fluviaux qui s'amarrent au pied de son centre-ville, sur la rive ouest de la rivière Illinois.
Un front de rivière à taille humaine
Le débarcadère donne directement sur le riverfront, un parc linéaire où les habitants promènent chiens et poussettes entre sculptures et pavillons, tandis que des panneaux d'interprétation égrènent les grandes heures de la navigation fluviale locale. Tout le centre se parcourt à pied : les rues montent doucement depuis la rive, bordées d'immeubles de brique hérités de l'âge d'or industriel, quand distilleries et manufactures faisaient d'elle l'une des villes les plus prospères du Midwest. Les façades rénovées du Warehouse District abritent aujourd'hui microbrasseries, restaurants et ateliers d'artistes.
Le musée du bord de l'eau
À deux pas du quai, le Riverfront Museum réunit sous un même toit art, sciences, histoire régionale et planétarium. Les collections passent des paysagistes américains aux expositions interactives sur la rivière Illinois, son écosystème et ses peuples fondateurs, dont les Peorias qui ont donné leur nom à la ville. Le cinéma à écran géant complète l'ensemble : comptez une heure ou deux, davantage si le planétarium vous retient. Juste en face, le centre des visiteurs de Caterpillar rappelle que le géant des machines jaunes est né ici et y a longtemps eu son siège : on y grimpe dans la benne d'un camion minier de plus de trois étages, photo à l'appui.
Le dernier vrai bateau à aubes
La cité entretient un lien particulier avec la navigation fluviale. Le Spirit of Peoria, bateau à aubes dont la roue arrière propulse réellement la coque, appareille du même secteur pour des sorties sur la rivière. Croiser sa silhouette blanche et rouge depuis le pont de son propre navire ajoute une touche d'époque au tableau, comme si Mark Twain n'était jamais tout à fait parti de ces eaux.
Grandview Drive, le balcon de la vallée
Pour prendre de la hauteur, une excursion mène à Grandview Drive, une route panoramique tracée en 1903 sur les falaises boisées au nord du centre. Theodore Roosevelt, de passage en 1910, l'aurait qualifiée de plus belle promenade du monde, et les habitants citent la phrase avec un plaisir intact. Sous les chênes centenaires, les points de vue s'ouvrent sur la vallée de l'Illinois, ses méandres et ses bancs d'oiseaux migrateurs. À l'automne, les érables embrasent tout le coteau.
Saveurs du Midwest
La table locale joue la carte du réconfort : côtes levées fumées, maïs sucré des fermes voisines, fromages du Wisconsin voisin et tartes maison. Les brasseries artisanales du Warehouse District servent leurs bières ambrées dans d'anciens entrepôts aux poutres apparentes, et plusieurs cafés torréfient sur place. Quelques adresses perpétuent aussi le pork tenderloin sandwich, escalope panée débordant largement du pain, classique assumé du Midwest. On mange copieusement, on paie raisonnablement, on repart avec le sourire des serveurs en prime.
La réponse à la question
En larguant les amarres, la ville s'éloigne doucement derrière ses ponts d'acier, ni spectaculaire ni anonyme, exactement elle-même. La vieille question du vaudeville trouve ici sa réponse : oui, Peoria mérite qu'on s'y arrête, précisément parce qu'elle ne joue pas de rôle. Elle offre au voyageur ce que les grandes métropoles promettent rarement, la sensation d'avoir été reçu chez quelqu'un.