Un clocher gris s'élève au-dessus des manguiers. Voilà la première image de Cu Lao Gieng, et elle résume à elle seule la singularité du lieu : une île du Mékong où les églises sont plus nombreuses que les pagodes. Le bateau de croisière fluviale s'approche de la berge du fleuve Tiên, l'un des grands bras du Mékong dans la province d'An Giang, et accoste directement ou débarque ses passagers en annexe, selon le niveau de l'eau. Sur la rive, quelques scooters attendent à l'ombre, des poules traversent le chemin, et le delta déroule sa vie ordinaire, sans mise en scène.
Une île catholique au pays des pagodes
La surprise de Cu Lao Gieng tient à son histoire religieuse. Les missionnaires français s'y installèrent dès le XIXe siècle, et l'île conserve l'une des plus anciennes églises catholiques du sud du Vietnam. Sa façade d'inspiration romane et gothique, ses piliers alignés et son clocher dominant les vergers composent un tableau inattendu au milieu des palmes. Autour d'elle gravitent plusieurs monastères et couvents encore actifs, où des religieuses entretiennent jardins et bâtiments coloniaux. En poussant la porte de l'église, souvent ouverte aux visiteurs, on découvre une nef fraîche et silencieuse où filtrent des rais de lumière.
L'île aux mangues
Les habitants surnomment Cu Lao Gieng l'île aux mangues, et il suffit de marcher quelques centaines de mètres pour comprendre pourquoi. Les vergers se succèdent le long des chemins bétonnés, entrecoupés de canaux où stagnent les sampans. Selon la saison, les arbres croulent sous les fruits, que les producteurs emballent un à un dans du papier pour les protéger des insectes. Les guides locaux font volontiers entrer les visiteurs dans un verger pour expliquer les greffes, les récoltes et le commerce du fruit, qui part chaque matin vers les marchés flottants de la région.
La vie du delta, sans filtre
La visite se fait à pied ou à vélo, parfois en carriole motorisée, au gré des ruelles. On longe des maisons ouvertes sur le chemin, on salue des artisans qui tressent des paniers ou réparent des filets, on s'arrête devant un café de hameau où les hommes discutent autour d'un thé glacé. Rien ici n'a été aménagé pour le tourisme : les croisières fluviales font escale précisément pour cette raison. Le delta se donne à voir tel qu'il vit, entre deux crues, au rythme des marées qui remontent depuis la mer.
Entre deux bras du fleuve
L'île doit son existence aux alluvions que le Mékong dépose depuis des millénaires en se rapprochant de la mer. Autour d'elle, le fleuve Tiên charrie jacinthes d'eau, barges de sable et bacs surchargés de scooters : un trafic incessant que l'on observe depuis la berge comme un spectacle continu. Les crues annuelles, loin d'être une menace, fertilisent vergers et rizières — les habitants vivent avec le fleuve, jamais contre lui.
Points de repère de l'escale
| Élément | Détail |
| Situation | Île du Tiên, province d'An Giang |
| Accès | Accostage direct ou transbordement en annexe |
| Visite | À pied, à vélo ou en carriole, avec guide local |
| À voir | Église historique, monastères, vergers de manguiers, canaux |
| Ambiance | Rurale et paisible, sans infrastructure touristique |
En regagnant le bord
Au retour vers le bateau, le soleil décline sur le Tiên et les cloches de l'église sonnent parfois l'angélus, réponse étonnante aux gongs des pagodes de la rive opposée. C'est cette rencontre paisible entre deux mondes qui reste en mémoire : une île fruitière où l'histoire coloniale, la foi et la vie paysanne cohabitent sans bruit. On quitte Cu Lao Gieng en se disant que le Mékong garde, dans ses replis, des histoires que peu de voyageurs prennent le temps d'écouter.