Les parfums arrivent avant la ville. Roses, orchidées, bougainvilliers : Sa Dec, capitale florale du delta du Mékong, cultive des fleurs par millions dans des jardins posés sur pilotis au-dessus des canaux. Les bateaux-hôtels qui sillonnent le delta y font escale au fil du fleuve, et les sampans glissent jusqu'aux pontons de bois pour déposer les passagers au cœur d'une cité qui fut aussi, jadis, le décor d'une des plus célèbres histoires d'amour de la littérature française.
La ville de « L'Amant »
C'est à Sa Dec que Marguerite Duras passa une partie de sa jeunesse, et c'est ici que vécut Huynh Thuy Le, ce fils de riche négociant chinois dont la liaison avec la future romancière inspira « L'Amant ». Leur mémoire habite toujours la maison ancienne de la famille Huynh, au bord de la rivière : derrière une façade d'inspiration française, un intérieur chinois de bois sombre incrusté de nacre, des autels familiaux et des photographies jaunies. Classée monument national, la demeure se laisse parcourir en une demi-heure émouvante, souvent commentée par des guides qui connaissent l'histoire par cœur.
Le marché, théâtre quotidien du delta
À quelques rues de là, le marché central déborde sur les quais dès l'aube. Poissons du Mékong frétillant dans les bassines, montagnes d'herbes fraîches, fruits du dragon et mangues empilés en pyramides, marchandes accroupies sous les chapeaux coniques : la scène se répète chaque matin depuis des générations. Le bâtiment principal, élevé à la fin du XIXe siècle, a vu passer les négociants chinois, khmers et français qui firent la prospérité de la ville. S'y promener tôt, avant la chaleur, reste le meilleur moyen de sentir battre le pouls du Mékong.
Les jardins de fleurs de Tan Quy Dong
En périphérie, le village horticole de Tan Quy Dong aligne ses pépinières à perte de vue : plus de 2 000 familles y vivent de la culture des fleurs et des plantes ornementales, expédiées dans tout le pays. Les visiteurs circulent entre les rangées de rosiers et de chrysanthèmes surélevés au-dessus des canaux d'irrigation, croisent des jardiniers en barque et découvrent des variétés adaptées à chaque fête du calendrier vietnamien. À l'approche du Têt, le nouvel an lunaire, le village entier se transforme en mer de couleurs — un spectacle que les habitants préparent des mois à l'avance.
Pagodes et douceurs locales
La communauté chinoise a laissé à Sa Dec la pagode Kien An Cung, sanctuaire du début du XXe siècle aux toits chargés de céramiques et aux fresques soigneusement restaurées, toujours enfumé d'encens. Entre deux visites, les gourmands goûtent le hu tieu, soupe de nouilles de riz dont la version locale fait la fierté de la ville, ou les galettes de riz séchées au soleil sur des claies le long des routes.
L'escale en pratique
- Débarquement en sampan ou à quai selon les navires; centre compact et plat, idéal à pied ou en cyclo-pousse, à négocier gentiment avant le départ.
- Maison Huynh Thuy Le et marché : à quelques minutes de marche l'un de l'autre.
- Village floral : courte navette routière ou balade à vélo par les digues.
- Chaleur et humidité constantes : eau, chapeau, vêtements légers et bouteille d'eau indispensables.
En redescendant vers le fleuve
Sa Dec se quitte les bras chargés d'images : une véranda coloniale au-dessus de l'eau brune, un bouquet acheté à une jardinière souriante, une page de roman relue autrement. Le sampan s'éloigne entre les jacinthes d'eau, et le delta reprend son lent travail de fleuve — mais quelque chose de cette escale continue de fleurir dans la mémoire.