Des fours à briques en forme de ruches géantes fument encore le long des arroyos de Vinh Long. Leurs dômes d'argile rougeâtre, dressés par centaines à l'époque où la région fournissait tout le sud du Vietnam, annoncent une escale consacrée au travail des mains et à la vie sur les canaux. Les bateaux de croisière fluviale mouillent dans le bras de Co Chien, l'un des grands défluents du Mékong; le sampan prend aussitôt le relais, et c'est à fleur d'eau, sous les palmes d'eau douce, que le delta se raconte.
L'île d'An Binh, un verger posé sur l'eau
Face à la ville s'étire An Binh, une île basse quadrillée de rigoles où l'on circule en barque plus facilement qu'à pied. Les canaux se resserrent parfois jusqu'à frôler les rives; les branches de longaniers et de ramboutans se rejoignent au-dessus des embarcations. Les familles ouvrent volontiers leurs vergers : on goûte pomelo, fruit du dragon ou mangue selon la saison, dans une cour où sèchent des nattes de riz. Certaines maisons anciennes, aux charpentes patinées et aux autels chargés de photos d'ancêtres, accueillent les voyageurs pour un thé. Ailleurs, un jardinier taille ses bonsaïs centenaires, et la pagode Tien Chau veille sur la pointe de l'île, tournée vers le fleuve. Les sentiers de terre qui relient les vergers se prêtent aussi à une balade à vélo, proposée par plusieurs excursions; on y croise des écoliers en uniforme et des claies de fruits mises à sécher devant les maisons.
Le royaume des briques
Un détour par le canal Mang Thit conduit aux fameux fours. De près, ces tours coniques impressionnent : des dizaines de milliers de briques y cuisent lentement, chauffées à la balle de riz, pendant des semaines entières. Beaucoup d'ateliers ont fermé, concurrencés par l'industrie moderne, mais quelques familles perpétuent le geste : moulage de la glaise, séchage au soleil, empilage savant en cheminées intérieures. Les barges accostées au pied des fours repartent chargées jusqu'à la ligne de flottaison. Le tableau, avec ses ouvriers poudrés d'ocre, vaut bien des musées.
Ateliers et saveurs du delta
Autour de Cai Be, en amont, des ateliers familiaux montrent la fabrication des galettes de riz cuites à la vapeur sur des tambours de tissu, du riz soufflé au caramel et des bonbons à la noix de coco roulés à la main. Ces ateliers travaillent d'abord pour les marchés de la région, et cette absence de mise en scène fait tout leur intérêt. Sur les quais de Vinh Long même, le marché déborde de poissons du fleuve, d'herbes fraîches et de montagnes d'ananas; les vendeuses coiffées du chapeau conique pèsent, découpent et interpellent dans un joyeux vacarme. Tôt le matin, la berge s'anime des livraisons : les barques accostent ventre chargé de pastèques et de sacs de riz.
Repères pour l'escale
| Site | Distance du mouillage | Accès |
| Île d'An Binh | Face à la ville | Sampan ou bac |
| Fours à briques de Mang Thit | Quelques kilomètres | Bateau local |
| Marché de Vinh Long | Berge du centre | À pied depuis l'embarcadère |
Au fil des arroyos
Le charme de cette étape tient moins à ses monuments qu'à ses trajets : un pont de singe enjambant une rigole, un bac bondé de mobylettes, des enfants qui plongent depuis un ponton en criant des saluts. Le sampan ramène les passagers vers le navire à l'heure où la lumière devient dorée et où les cheminées d'argile rallument leurs panaches. Le delta du Mékong travaille, échange, cuisine, et laisse regarder par-dessus son épaule avec une générosité désarmante. En regagnant le navire, on songe que la richesse d'un territoire se mesure parfois au nombre de ses barques.