Au crépuscule, le ciel se met à vibrer. Des centaines de milliers de puffins fuligineux reviennent de la haute mer et convergent vers les mêmes falaises sombres, en un tourbillon qui semble ne jamais s'épuiser. On estime à plusieurs millions le nombre de ces oiseaux qui nichent l'été aux îles Snares, un archipel minuscule posé dans l'océan Austral au sud de la Nouvelle-Zélande, au large de l'île Stewart. Peu d'endroits au monde offrent une telle densité de vie sauvage sur si peu de terre.
Un sanctuaire où l'on ne débarque pas
L'archipel détient un titre rare : c'est le seul groupe des îles subantarctiques néo-zélandaises que les espèces introduites n'ont jamais atteint. Ni rats, ni souris, ni chats. Pour préserver cet équilibre, le débarquement demeure interdit à tous, hormis quelques scientifiques munis de permis. Les navires d'expédition qui s'en approchent mettent donc leurs pneumatiques à l'eau et longent les côtes au plus près, moteur au ralenti. Cette contrainte, loin d'appauvrir la visite, lui donne son caractère : on observe un monde intact depuis sa lisière, sans jamais y poser le pied. Les guides naturalistes préparent la visite depuis le salon d'observation, cartes et silhouettes d'oiseaux à l'appui, si bien que chacun descend dans les embarcations en sachant quoi chercher.
La croisière en zodiac
Quand la houle le permet, les embarcations se faufilent le long des falaises de granit, entre les longues lanières de kelp qui ondulent en surface comme une chevelure. Les guides coupent parfois le moteur : on n'entend plus que le ressac, les cris des oiseaux et le souffle des otaries. Les grottes marines creusées à la base des parois s'illuminent de reflets verts, et chaque anse révèle sa colonie, ses sentinelles, ses querelles de voisinage. La baie de Ho Ho, sur la côte orientale, compte parmi les secteurs les plus fréquentés par la faune.
Le gorfou des Snares, l'endémique
La vedette des lieux est un manchot huppé qu'on ne trouve nulle part ailleurs : le gorfou des Snares, reconnaissable à ses sourcils jaune vif. Environ 35 000 individus se reproduisent sur ces rochers, escaladant les rochers polis pour rejoindre leurs colonies établies sous la forêt basse d'oléarias, ces arbres-marguerites qui coiffent l'île d'une canopée tordue par le vent. Autour d'eux gravitent otaries à fourrure et lions de mer de Nouvelle-Zélande, tandis que plusieurs espèces d'albatros nichent sur les pentes et croisent au large des zodiacs.
Petits passereaux du bout du monde
Les jumelles révèlent aussi des présences plus discrètes : le miro des Snares, petit passereau sombre endémique de l'archipel, sautille dans les broussailles du rivage, indifférent aux visiteurs. Pour les ornithologues, l'apercevoir constitue l'un de ces moments cochés dans une vie d'observation, au même titre que le vol des albatros de Buller au ras des crêtes.
Une visite dictée par la météo
Il faut le savoir avant de partir : rien n'est jamais garanti ici. L'archipel appartient aux itinéraires d'expédition vers les îles subantarctiques, inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO, et la mise à l'eau des pneumatiques dépend entièrement du vent et de la houle du jour. Certains navires doivent se contenter d'un lent passage au large. Habillez-vous chaudement, protégez l'appareil photo des embruns et considérez chaque heure passée le long de ces côtes comme un privilège.
En reprenant la route du sud
Quand le navire s'éloigne, les îles redeviennent ce qu'elles ont toujours été : deux taches sombres sur un océan immense, saturées d'ailes et de cris. Les passagers restent souvent sur le pont malgré le froid, à regarder les puffins filer au ras des vagues. On s'éloigne avec une certitude tranquille : il existe encore des endroits où la nature n'a jamais rien cédé, et les avoir approchés, même sans y marcher, suffit au souvenir.