L'eau change de couleur avant même que la terre ne se précise. À quatre kilomètres à peine de la côte est de Mahé, les fonds clairs du parc marin dessinent des taches turquoise et jade autour de Sainte Anne, la plus grande des îles qui composent cette réserve créée en 1973 — la première aire marine protégée de l'ouest de l'océan Indien. Les navires d'expédition et les catamarans d'excursion y jettent l'ancre dans des eaux calmes, et le trajet en annexe jusqu'au rivage tient déjà de la balade d'observation : herbiers ondulants, poissons-perroquets et, avec un peu de chance, la silhouette paisible d'une tortue verte remontant respirer.
Un parc, six îles
Sainte Anne ne se visite pas seule ; elle règne sur un petit archipel protégé qui comprend aussi Moyenne, Ronde, Longue, Cerf et l'île Cachée. La pêche y est interdite depuis un demi-siècle, et cette protection se voit : la majeure partie du territoire du parc se trouve sous la surface, dans les jardins de corail et les prairies sous-marines qui nourrissent plus de 150 espèces de poissons. Les excursions naviguent d'un mouillage à l'autre, alternant baignades, arrêts de plongée en apnée et passages en bateau à fond de verre pour ceux qui préfèrent rester au sec.
La reine du lagon
Vue de l'eau, Sainte Anne aligne ses collines boisées au-dessus de plages ourlées de takamakas. L'île, aujourd'hui occupée par un unique complexe hôtelier, conserve un air sauvage : ses pentes vertes servent de perchoir aux oiseaux marins et ses criques de sable accueillent la ponte des tortues à certaines saisons. Le débarquement dépend des autorisations du jour ; bien des itinéraires privilégient plutôt les îles voisines, plus accessibles, en gardant Sainte Anne comme toile de fond.
Moyenne, le refuge des tortues
La surprise de l'escale tient en quelques hectares. Moyenne, sa minuscule voisine, fut longtemps le domaine d'un journaliste britannique qui la transforma en refuge pour les tortues géantes d'Aldabra. Plus d'une centaine d'entre elles y circulent aujourd'hui en liberté, croisant les visiteurs sur les sentiers ombragés qui font le tour de l'île en une petite heure de marche. Entre deux rencontres, le chemin révèle des points de vue sur tout le parc marin, une chapelle grande comme une chambre et des récits de trésors de pirates jamais retrouvés qui ajoutent leur part de légende.
Sous la surface
Le masque et le tuba demeurent les meilleurs compagnons de la journée. Dans les zones balisées, les palmes vous portent au-dessus de coraux cerveau et de bancs de demoiselles bleues ; les raies croisent parfois au large entre avril et décembre. L'eau, chaude en toute saison, se laisse apprivoiser même par les nageurs prudents, et les guides locaux connaissent les recoins abrités où les courants restent faibles. Ouvrez l'œil au-dessus des herbiers : c'est là que broutent les tortues.
Le goût des Seychelles
Plusieurs sorties incluent un repas créole servi sur une plage ou à bord : poisson grillé, riz parfumé, salades de fruits où la mangue côtoie la papaye. Le rythme seychellois fait le reste. Le poisson grillé s'accompagne volontiers d'une sauce créole relevée et d'un chutney de papaye verte. On mange pieds nus, on repart nager, on s'étend à l'ombre d'un badamier. La journée s'écoule sans horaire apparent, réglée sur la marée et la lumière.
Quitter le lagon
Au moment de rentrer vers Mahé ou vers le navire, les îles s'éloignent une à une dans le sillage, et les dégradés de bleu se referment lentement derrière l'embarcation. Il faut alors se retenir de compter les nuances. L'escale laisse ce souvenir simple et tenace : celui d'une mer si claire qu'elle semble éclairée de l'intérieur, et la certitude qu'un masque posé sur l'eau suffit, ici, à ouvrir un monde.